Viens rejoindre notre armée : une résistance bretonne à contre-temps

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

En Bretagne, le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement de la Résistance, a longtemps été monopolisé par les vieilles générations de militants communistes. Les chercheurs n’ont jamais pu accéder aux archives interdites, notamment sur ce qui s’est passé au moment de l’épuration, or c’est seulement maintenant qu’elles commencent à devenir accessibles. Yves Mervin retrace le parcours de groupes nationalistes bretons dont certains ont été impliqués dans des opérations militaires et policières au côté des Occupants ou au côté des Alliés. Le livre apporte un nouvel éclairage sur cette période, face aux récits officiels qui ont toujours affirmé que les nationalistes bretons étaient tous du côté des Allemands, alors que les communistes étaient tous dans la Résistance.

L’enquête d’Yves Mervin permet de comprendre que la situation est plus contrastée. L’auteur explique que «jusqu’en 1943, la Bretagne est occupée. Les gaullistes n’ont pas réussi à empêcher l’invasion de la France et l’invasion de la Bretagne, et les communistes étaient impliqués dans le pacte germano-soviétique. Donc, les communistes sont responsables partiellement de l’occupation de leur pays par les Allemands. Il y a même des endroits en Bretagne où les communistes ont accueilli les Allemands en libérateurs ! J’ai des témoignages tout à fait convergents dans certains lieux. En ce qui concerne les nationalistes bretons, certains avaient noué des liens avec les Allemands entre les deux guerres. C’est l’attentat de 1932 contre le monument de la réunion de la France à la Bretagne, à Rennes, qui suscite l’intérêt des services secrets allemands vis-à-vis du mouvement breton. À partir de là, il se crée de véritables liens. Mais c’était un phénomène minoritaire. Le nationalisme breton, comme la Résistance, étaient des phénomènes minoritaires. Certains ont eu des contacts avec les Allemands, d’autres n’en ont pas eu, mais tous sont à peu près unis jusqu’en 1943. Ils se retrouvent à Landivisiau en 1943 puis, à partir de là, les événements se précipitent. Les groupes se séparent, ils ne se rencontrent plus, et des nationalistes bretons sont arrêtés par les Allemands parce qu’ils sont dans la Résistance. Des nationalistes sont passés très tôt à la Résistance et je cite des exemples dans mon livre. L’histoire est multiple. Les Allemands laissent les groupes nationalistes bretons clandestins continuer leurs réunions et leurs entraînements, mais au moment où la situation se crispe, ils essaient de les récupérer. Certains se retrouvent dans des groupes mais, à la même époque, il n’y a pas encore la séparation. Aujourd’hui, on sait tous comment l’histoire s’est terminée, mais il faut comprendre que tous ces gens-là ne savaient pas ce qui allait se passer. Ils ignoraient alors ce que nous savons... »

Ainsi, au sein des nationalistes bretons, comme chez les communistes, certains se sont bien comportés, d’autres non… La consultation d’archives jusqu’alors interdites d’accès et les témoignages des derniers survivants ont permis à l’auteur de situer l’engagement des nationalistes bretons au cours de cette période. Le précédent ouvrage d’Yves Mervin, « Joli mois de 1944 » avait créé une vive polémique auprès des associations de résistants communistes : «J’ai eu des manifestations d’associations de résistants lors de mes signatures à Rostrenen et Callac, avec des gens qui protestaient contre ce que j’écrivais. Avec ce nouveau livre, les choses ont l’air de se calmer. Mais je confirme tout à fait ce que j’ai publié. Au contraire, la parution de « Joli mois de mai 1944 » a suscité des témoignages qui vont dans le sens de ce que j’ai écrit. » Yves Mervin présente les différents groupes bretons et leur attitude vis-à-vis des Allemands. En découvrant tous ces portraits, il est difficile de caricaturer l’attitude des Bretons, car en réalité ils étaient surtout bretons… Yves Mervin explique cette attitude bretonne : «Il faut préciser que les nationalistes bretons ont une référence étrangère qui n’est pas du tout l’Allemagne, et encore moins l’Allemagne nazie : c’est l’Irlande. L’Irlande se soulève en 1916 et c’est le schéma que les nationalistes bretons ont dans la tête. Il y a des faits que l’on retrouve parallèlement avec l’Irlande, comme un débarquement d’armes pour les nationalistes bretons en 1939 : ce fut aussi le cas pour les Irlandais en 1916. Il y a aussi le fait que des prisonniers bretons seront libérés de camps de prisonniers en Allemagne : ce fut la même chose en Irlande. Là où le schéma diverge, c’est que la Bretagne est occupée par les Allemands, alors que l’Irlande n’a pas été occupée par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale. C’est la grande différence. À partir de là, les divergences apparaissent et on peut parler d’attitudes, au pluriel, des nationalistes bretons envers les Allemands».

Finalement, l’occupation allemande était, pour les Bretons, un moyen de se venger des Français qui avaient méprisé l’idée d’indépendance de la Bretagne : «Chacun essaie d’utiliser l’autre ! » ajoute Yves Mervin. En réalité, à cette époque, ces mouvements bretons travaillaient vraiment à la mise en place d’un futur État breton et ils étaient persuadés qu’ils allaient le connaître : «C’est une idée qu’il ne faut pas condamner a priori. C’est une option parmi d’autres et il n’y a pas d’anathème à opposer à des gens qui proposent l’indépendance. Si une majorité est d’accord, cela devient légitime. Mais si personne n’est intéressé, ce n’est pas légitime... À mon sens, la Bretagne est une nation, elle n’est pas un État. Elle a été un État. Nous sommes dans le contexte de l’Union européenne. L’Union européenne, c’est d’abord une idée de paix, mais c’est aussi une certaine idée de prospérité. Aujourd’hui, par exemple avec la question des migrants, on s’interroge sur les frontières de l’Union européenne. Cela pose des questions fondamentales dans cette période de crise. Pour la Bretagne, il y a deux voies : d’abord, celle d’une véritable régionalisation, c’est-à-dire une Bretagne qui serait un Länder, à l’instar de ce que l’on observe en Allemagne, ou peut-être une Bretagne qui serait un État membre de l’Union européenne. Nous avons deux exemples à suivre, celui de l’Écosse et celui de la Catalogne. L’évolution de la Catalogne est constante, elle a des perspectives d’aboutissement. En Écosse, le référendum a été négatif mais, dans le cadre du Brexit, tout peut changer. Tout cela peut donner des idées à des partis politiques bretons. Le mouvement régionaliste en Bretagne est minoritaire actuellement, mais je pense qu’il y a quand même une majorité de Bretons qui souhaitent une évolution, avec notamment plus de pouvoir à la région pour l’économie et les transports ».

Mais finalement on découvre qu’une majorité des Bretons se désintéressaient de cela : « Je pense que la plupart des gens subissaient la guerre, sans savoir où ils allaient et en étant relativement peu impliqués dans les tenants et les aboutissants politiques. Ils subissaient les restrictions alimentaires et les bombardements, c’était leur principale préoccupation. Cela concerne donc peu de gens. Effectivement, la mémoire officielle de la Résistance laisse penser que c’était un mouvement de fond, un mouvement populaire : pas du tout, car il y a deux phénomènes qui expliquent l’importance numérique de la Résistance. D’abord, chez ceux qui se sont retrouvés éligibles au Service du Travail Obligatoire, cela a fortement contribué à passer à la clandestinité, puis de la clandestinité à la Résistance. Ensuite, après la Libération, tout le monde était résistant ! Je préfère aborder des parcours individuels et ensuite tirer des conclusions. Les historiens universitaires et professionnels qui traitent de la Résistance ont une théorie et ils prennent ensuite quelques exemples. Mais si vous prenez la théorie inverse avec des exemples contraires, vous arrivez à quelque chose de très différent ! Par exemple, sur les combats de la résistance bretonne, les bilans en termes de tués allemands sont totalement disproportionnés par rapport à la réalité. Si vous allez voir à Saint-Marcel le monument commémoratif, il est écrit qu’il y a eu 560 tués ennemis le 18 juin 1944. En réalité, il y en avait une vingtaine ! Ce chiffre ne sort de rien. Les tués ont des noms, des unités, des grades et un lieu de naissance. La résistance bretonne a eu un rôle négligeable dans la libération de la Bretagne, parce qu’en réalité nous avons été libérés par les Américains ».

« Viens rejoindre notre armée : une résistance bretonne à contre-temps » d’Yves Mervin est distribué par Coop Breizh.

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