Le bore-out : Quand l’ennui au travail rend malade

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

C’est l’un des problèmes qui préoccupent beaucoup l’Académie de Médecine : le burn-out. La France serait l’un des pays les plus touchés par ce fléau des temps modernes, puisque le burn-out menacerait 3,5 millions de Français. Le syndrome d’épuisement professionnel a des conséquences très graves et il peut même mener au suicide. Nous abordons ce sujet avec le docteur François Baumann qui est le spécialiste du burn-out en Europe. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet et son dernier en date traite du bore-out, généré par l’ennui au travail. François Baumann est fondateur de la Société de Formation Thérapeutique du médecin Généraliste (SFTG). Il est également enseignant à l’Université Paris V et membre du comité Scientifique International de l’UNESCO (département de Bioéthique). On dit souvent que le burn-out est la grande maladie des temps modernes en raison du stress quotidien et des emplois du temps surchargés. Pourtant, il faut bien reconnaître que nos ancêtres étaient eux aussi agressés : ils étaient soumis à des pressions climatiques qu’ils ne maîtrisaient pas, il n’avaient pas de chauffage, ils se nourrissaient difficilement pendant plusieurs mois lorsque la récolte était gâchée …

Aujourd’hui, nous vivons quand même dans le confort. Alors, pourquoi le burn-out est-il autant d’actualité ? Pour François Baumann, «On a l’impression qu’il y a un meilleur confort de vie à beaucoup de niveaux. On utilise des ordinateurs et des machines diverses tous les jours qui nous facilitent la vie mais, derrière tout cela, il y a une sorte d’accélération du temps puisque l’on nous demande de faire les choses plus vite, avec plus d’efficacité, et je pense que l’être humain n’est pas fait forcément pour aller dans des vitesses de réflexion ou d’action sans limites. Il y a un moment où cela s’arrête ! Quand quelqu’un rentre chez lui avec son travail sous le bras, c’est remarquable et c’est efficace, mais jusqu’à un certain point puisqu’il y a un moment où la fatigue va le rejoindre. Malgré tout, nous ne sommes que des êtres humains… »

Or, aujourd’hui, on commence à parler d’une nouvelle maladie, le bore-out, qui entraînerait des effets similaires, mais en raison de l’ennui au travail. Ainsi, l’excès de lois dans tous les domaines, la prolifération des normes, une administration tatillonne, tout cela conduit chaque année des milliers d’entrepreneurs et de petits commerçants à sombrer dans un très grave mal-être, certains allant même jusqu’à mettre fin à leurs jours. Pour les salariés, la multiplication des lois sociales, pourtant destinées à les protéger et à encadrer leur environnement, semble se retourner contre eux. Dans les grandes entreprises, quand on veut se séparer de quelqu’un, on le placardise, on fait en sorte qu’il s’ennuie, et cela entraîne une nouvelle maladie : le bore-out. François Baumann explique que «c’est presque l’antithèse. Ce sont deux syndromes complètement opposés, mais qui sont reliés par une chose commune : le travail. L’absence d’activité entraîne l’ennui, qui rend malade et qui peut même aller très loin, puisque cela peut engendrer une dépression et même aller éventuellement jusqu’au suicide. Il y a des gens qui ne supportent pas de ne rien faire, il y en a d’autres qui ne supportent pas d’en faire trop... On est donc dans les extrêmes. Quand on parle du bore-out (bore, c’est boring : s’ennuyer en anglais) c’est l’épuisement professionnel par l’ennui au travail. Concrètement, on est dans l’absence d’une activité construite. On vous propose de travailler, mais sans qu’il y ait le moindre sens à ce que vous faites et vous ne pouvez pas utiliser l’énergie que vous possédez. On parle de gens énergiques, mais pas de fainéants. Ce sont des gens qui veulent travailler, mais qui ne trouvent pas de sens à leur travail et, en fin de compte, ils finissent par s’ennuyer à mourir. Mais il n’y a pas que la mise au placard, d’ailleurs elle est rarement immédiate, mais il y a aussi tous ces gens qui sont surdiplômés et qui se retrouvent avec un travail qui n’est pas à la hauteur de leurs ambitions ou de leurs capacités. Si vous mettez un polytechnicien à faire de la comptabilité, alors qu’il a été formé à faire des choses beaucoup plus complexes, au bout d’un certain temps il va s’ennuyer et, à force de s’ennuyer, il va craquer. »

On parle beaucoup du burn-out, c’est maintenant une maladie reconnue par la loi, pourtant on a l’impression qu’elle n’est pas toujours prise au sérieux. Certains évoquent encore ce phénomène sans comprendre ce qui se passe. Le médecin insiste : «Ils ont tort, c’est une vraie maladie ! En tant que médecin, je rencontre beaucoup de gens et je sais que ce n’est pas un point de vue psychologique ou philosophique. J’ai vu des gens épuisés par le travail et qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Certains arrivaient même à se suicider… Il y a quelques années, il y a eu de nombreux suicides à France Telecom. On sait qu’il y en a quotidiennement dans des entreprises et on n’en connaît pas toujours la raison. Le burn-out est vraiment spectaculaire ! Le bore-out n’est pas spectaculaire : l’ennui n’est pas spectaculaire, il entraîne une honte, les gens ont honte de vivre cela : « Est-ce qu’il faut être au chômage ou s’ennuyer au travail ? »

On est confronté à son vide intérieur qui est celui de l’ennui et, au bout du compte, on se retrouve dans une dépression grave qui peut se terminer très mal. On se rend compte que l’on est sous-estimé dans son travail. Il y a des gens qui sont sous-employés par rapport à ce qu’ils sont capables de faire, et, à ce moment-là, le dégoût entraîne la déprime. Évidemment, il est plus noble dans une société comme la nôtre d’être en burn-out, c’est-à-dire d’être en excès de travail, que d’être en bore-out... C’est quelque chose qui a été découvert il y a quelques années par un sociologue suisse et, depuis, il y a eu de nombreux travaux autour du bore-out. » Il s’agit d’un sujet majeur de santé publique et la réponse ne passe pas forcément par des nouvelles réglementations : bien au contraire, il faudrait laisser davantage de souplesse aux entreprises, permettre aux salariés de ne plus être considérés comme des machines et prendre conscience que les commerçants, les artisans, patrons, les cadres, les employés sont avant tout des êtres humains et non des robots que l’on encadre par des normes, des charges, des réglementations ou des taxes. Dans ce contexte, ne faut-il pas aussi réfléchir aux paradoxes de notre pays ? On n’a jamais vu des cas de burn-out aussi nombreux, alors qu’il y a tant de chômeurs qui ne demandent qu’à travailler…

Pourtant, nous avons les 35 heures, les congés payés les plus importants au monde, la France est le pays le plus encadré en matière de normes au travail, on contrôle le nombre de mètres carrés par salarié, les vestiaires, les toilettes… Tandis qu’ailleurs, les lois sont très laxistes, il y a des gens qui travaillent six jours sur sept dans les pays émergents, il n’y a pas de médecins du travail et, finalement, ces gens ne font pas de burn-out… François Baumann reconnaît ce paradoxe : « Peut-être que l’on fait fausse route en étant aussi rigoureux. Après tout, il faut laisser une certaine liberté et une certaine autonomie aux gens. À force de contraindre les gens, on obtient une explosion. »

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