La Présidente

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

François Durpaire n’a pas écrit un roman de politique-fiction, mais une bande dessinée de politique fiction… L’exercice est original et les lecteurs sont au rendez-vous puisque cet ouvrage, intitulé « La Présidente », figure actuellement en tête des ventes. Souvent présenté comme un proche de Christiane Taubira, François Durpaire est convaincu que Marine Le Pen se retrouvera à l’Élysée. Alors, il a imaginé, avec Farid Boudjellal, ce que serait sa gouvernance, en se basant sur le programme et les discours du Front national. Ironie du sort : les auteurs avaient anticipé que la présidente décréterait l’état d’urgence en 2018, or la bande dessinée a été publiée la veille des attentats du 13 novembre…

L’histoire évoque un gouvernement d’ouverture, avec des ministres LR, qui applique une politique de reconduite des clandestins aux frontières et de durcissement des conditions de présence des étrangers sur le territoire. Un pouvoir qui contrôle sévèrement les réseaux Internet, mais se trouve confronté à une tentative de putsch de l’extrême droite identitaire… Evidemment, le scénario de François Durpaire ne va pas plaire aux électeurs du Front national, mais nous avons voulu l’interroger sur quelques points de son histoire. Par exemple, il axe l’essentiel de la mise en œuvre du programme sur la fermeture des frontières et la restriction des libertés alors que, quand on écoute Jean-Marie Le Pen ou Marine Le Pen, on pourrait aussi lui rétorquer qu’ils parlent beaucoup des libertés, y compris de liberté de circulation ou de liberté d’expression. Le Front national dénonce régulièrement les atteintes aux libertés, tandis que François Durpaire présente une présidence Le Pen restrictive des libertés.

L’auteur reconnaît qu’il y a « à l’intérieur du Front national une tradition libertarienne, proche des libertariens américains, très méfiante à l’égard de l’État centralisé. C’est une vraie tradition à l’intérieur du parti qui fait que, par exemple, les lois sécuritaires, suite aux attentats, n’ont pas été votées par les deux députés Front national. Il y a effectivement cette tradition. En même temps, il y a aussi le fait que c’est un parti qui a des racines autoritaires. Il est important de refaire l’histoire et de remettre ce parti dans son contexte, et ce n’est pas la même histoire que Les Républicains issus de l’UMP, du RPR et de l’UDR, ou du Parti socialiste. Le FN est évidemment dans l’opposition aux mesures prises par le gouvernement. Mais on se pose la question de ce que ferait le Front national au pouvoir. Ce ne serait pas forcément la même chose.

D’ailleurs, dans le scénario, la présidente Marine Le Pen se fait critiquer et elle répond : « Dans toutes ces lois, il n’y en a aucune qui a été décidée et votée par le Front national, mais par François Hollande… » Et quand on a écrit la bande dessinée, on ne parlait pas encore de l’état d’urgence, puisqu’elle a été écrite avant les attentats du 13 novembre. Je rappelle que 90% des Français plébiscitent ces lois et nous avons imaginé ce que deviendraient ces lois dans les mains de ce parti, sans caricaturer, qui a quand même des racines autoritaires. C’est un parti démocratique, qui se présente devant les électeurs, avec des élus qui jouent le jeu de la démocratie, mais je parle des racines du parti ». Dans sa bande dessinée, il laisse aussi une large place à l’actualité de l’immigration et il est exact qu’il y a des racines identitaires au sein du Front national. Mais, dans le discours de Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen autour de la préférence nationale, il y a également un discours de proximité à l’égard des Africains et des Arabes. Jean-Marie Le Pen rappelle qu’il a été le premier à faire élire des musulmans en France… Marine Le Pen s’intéresse beaucoup aux questions africaines… N’est-ce pas là aussi un paradoxe ?

Pour François Durpaire, « c’est un faux paradoxe. Nous nous sommes attachés à lire leur programme parce que nous nous sommes rendu compte que beaucoup de nos concitoyens avaient effectivement entendu ce discours, cette normalisation du discours, qui n’est évidemment pas celui de Donald Trump aux États-Unis… Quand on lit le programme, que l’on peut notamment retrouver en ligne, il dit que Pôle emploi doit réserver les emplois aux nationaux. Les nationaux, cela veut dire que les étrangers, Africains ou autres n’auraient pas accès à ces emplois. Il y a une autre disposition qui consiste à dire que si un étranger n’a pas d’emploi au bout d’une année, à ce moment-là, on doit le raccompagner à la frontière. Ce texte est vérifiable dans le programme. Il y a aussi le refus de la bi-nationalité. Nous ne disons pas que ce sont des racistes ou des fascistes, mais nous disons simplement, de notre point de vue, que dans ce XXIe siècle qui commence, il y a deux modèles de civilisation qui s’opposent. D’abord, un modèle de civilisation fondé sur la relation, à l’intérieur de notre société, mais aussi avec les autres. C’est un peu les quatre personnages de la bande dessinée, comme Antoinette, qui a 97 ans, Fatty, qui a 24 ans, et Stéphane... L’autre modèle, c’est une civilisation davantage fondée sur les murs. Évidemment, Marine Le Pen précise bien qu’elle ne veut pas transformer la France en Corée du Nord, mais quand même que chacun vive chez soi… C’est vrai, le discours a changé, mais à l’intérieur du parti, il y a toujours cette mouvance identitaire qui dit les choses beaucoup plus clairement ».

François Durpaire ajoute : « Si vous êtes Sénégalais, Ivoirien ou Gabonais en Afrique et si vous voulez vous rendre en France, Marine Le Pen souhaite, c’est un choix, que l’immigration soit divisée par 20 et qu’il y ait évidemment moins de visas. Pour un Sénégalais qui essaie d’aller en France aujourd’hui, moins de visas, cela veut dire plus du tout ! Il y a un nombre important de chercheurs, d’écrivains ou de créateurs qui ne peuvent pas venir en France pour des problèmes de visa. Pour les Africains qui sont en France, il y a deux catégories, pour les étrangers, ce sera évidemment très difficile. La carte de séjour sera ramenée de 10 ans à 3 ans et Marine Le Pen veut durcir les conditions d’obtention de cette carte de séjour. Pour les citoyens français, si vous êtes né en France, de parents sénégalais, Marine Le Pen veut quelque chose de très simple : elle ne veut plus du droit du sol. Cela veut dire que si vous êtes né en France de parents maliens, sénégalais ou camerounais, vous n’êtes pas français… »

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