"Ne t’aide pas et l’État t’aidera"

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le dernier ouvrage d’Éric Verhaeghe est une bombe car il y explique que les difficultés que connaît notre pays sont directement liées au régime monopolistique de la sécurité sociale. Éric Verhaeghe, ancien élève de l’ENA, a été président de l’APEC et administrateur de la sécurité sociale. Il dirige aujourd’hui l’entreprise Tripalio. Un livre noir sur la sécurité sociale, ce sujet peut apparaître comme technique et réservé à des spécialistes, mais les travaux d’Éric Verhaeghe permettent de comprendre à quel point la sécurité sociale a bouleversé notre modèle français : « C’est un livre critique sur la sécurité sociale telle qu’elle est, mais ce n’est pas un livre qui condamne la protection sociale. La protection sociale se porterait mieux si l’on faisait moins de sécurité sociale et si l’on faisait un peu plus ce que font nos voisins dans les autres pays industrialisés. Je ne dis pas que la protection sociale est une mauvaise chose. Je dis que la sécurité sociale est une forme affaiblie, ou dégradée, de la protection sociale ». Bien entendu, il ne s’agit pas de remettre en cause la protection sociale : « Dans l’esprit d’un certain nombre de Français : protection sociale égale sécurité sociale. L’un des enjeux du livre est aussi de dire que ce n’est pas la même chose et ce n’est pas parce que l’on critique la sécurité sociale, que l’on critique la protection sociale. En effet, à dépenses égales, les Français seraient bien mieux protégés socialement avec un système différent de celui de la sécurité sociale ».

Selon Éric Verhaegue, « la sécurité sociale est une arme de déresponsabilisation. On connaît tous ce dicton : « Aide-toi et le ciel t’aidera ». Depuis que l’on a la sécurité sociale, il s’est répandu très largement l’idée que l’on n’a plus besoin de s’occuper de soi, puisque quelqu’un d’autre s’en occupe : c’est la sécurité sociale. Tous les Français qui sont au contact de la vie réelle constatent les dégâts de cette mentalité. Il y a ce que l’on appelle la génération Y. Je ne voudrais pas stigmatiser une génération en particulier, mais on a quand même en France un état d’esprit qui se répand et qui est fondé sur l’idée suivante : « Finalement, à quoi bon s’occuper de soi-même, il y a bien quelqu’un qui y pensera pour nous… » Donc, on peut prendre son plaisir, satisfaire ses passions et ses caprices, quelqu’un pensera à gérer l’intérêt collectif. De mon point de vue, c’est une conséquence directe de la sécurité sociale. Je suis partisan d’une forme de protection sociale qui ne déresponsabilise pas les individus mais qui, au contraire, les pousse à se dire : « Quel est mon destin ? A quoi vais-je ressembler dans 30 ans ? Que dois je faire pour ne pas être dépendant de la collectivité dans 30 ans ? » Je suis favorable à l’obligation d’assurance, mais à la liberté de choix de l’assureur. C’est comme pour l’automobile : vous êtes obligé d’assurer votre voiture, mais vous pouvez choisir votre assureur. Je pense qu’il faut faire la même chose pour la protection sociale ».

Une partie du livre est consacrée à l’histoire de la sécurité sociale, notamment l’influence du Conseil national de la Résistance. Cela pour nous amener à la conclusion qu’il s’agissait aussi d’un objectif idéologique du Parti communiste visant à imposer ce système de protection sociale : « Depuis 1945, il y a une espèce de grande alliance entre le Parti communiste et la technostructure française. En 1945, quand on crée la sécurité sociale, le Parti communiste est extrêmement partagé sur cette création et c’est pour cette raison que nous avons encore des régimes spéciaux. Ceux qui disposaient d’un régime de sécurité sociale avant les années 40, notamment la SNCF, l’Opéra de Paris, les commissaires-priseurs ou les notaires, ne voulaient pas rejoindre le régime universel. À partir de 1944, on a assisté à une résistance du Parti communiste face à la fusion des régimes spéciaux avec le régime général. En revanche, le Parti communiste accepte très bien l’idée d’une grande machine bureaucratique, universelle comme on feint de le croire, qui va créer un régime de sécurité sociale général. Ce régime est porté par la technostructure, les hauts fonctionnaires et les conseillers d’État, qui vont, à chaque étape de la sécurité sociale, intervenir pour universaliser un peu plus ce système. Mon livre consiste à dire que la sécurité sociale est une façon de rendre acceptable la situation des smicards, en les faisant financer par la classe moyenne et en les faisant diriger par la technostructure. Tout en sachant que les hauts fonctionnaires ne font pas partie de la sécurité sociale ». En effet, «le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de la sécurité sociale sont des gens qui n’y sont pas assujettis. Les hauts fonctionnaires font des grandes théories sur la sécurité sociale, mais ils n’en font pas partie, puisqu’ils ont un régime de retraite et un régime maladie à part ». Finalement, «1945, la création de la sécurité sociale, c’est le début d’une ère où l’on va imposer une idée de socialisation, de mutualisation solidaire au sens large, qui va déboucher sur une situation qui rend acceptable la position du smicard, avec le soutien de la haute fonction publique ».

Aujourd’hui, la sécurité sociale reste un monopole et c’est un monopole qui se défend bien, puisqu’il existe même des lois qui interdisent d’inciter les assurés à la quitter : « En France, il y a une obligation d’affiliation et un monopole de l’assureur qui s’appelle la sécurité sociale et tous ceux qui contestent ce monopole en allant voir ailleurs s’exposent à des sanctions, qui ne sont pas seulement gênantes d’un point de vue administratif, mais aussi privatives de liberté, parce qu’il y a un certain nombre de gens qui se retrouvent entre les mains de la police quand ils sortent de la sécurité sociale ». Éric Verhaeghe préconise un dispositif beaucoup plus souple : « Les Allemands, sans toucher à la sécurité sociale, ont trouvé un système intelligent, qui consiste à préserver l’obligation d’affiliation à un système de protection sociale, mais qui permet une concurrence entre les caisses primaires d’assurance-maladie. En Allemagne, les caisses ne sont pas territoriales, mais professionnelles : si vous êtes dans l’élevage, vous pouvez naturellement être affilié à l’équivalent de la MSA, mais vous avez la faculté de vous affilier à la caisse de la métallurgie ou de la chimie… Il y a une concurrence entre les caisses pour attirer les assurés. Les caisses sont toutes publiques, mais elles se font concurrence entre elles. C’est un système plutôt intelligent, parce que cela oblige les caisses à être attractives, à rendre de bons services et à ne pas coûter trop cher ».

Il propose même d’aller plus loin : « Je ne fais pas la promotion d’une concurrence entre les caisses primaires, je suis pour que l’on aille plus loin. Je suis pour une concurrence entre les assureurs qui veulent assurer le risque, mais l’intérêt de l’Allemagne c’est qu’elle permet, en restant dans un système public, d’assurer une forme d’émulation entre les caisses et, d’une certaine façon, de défendre l’intérêt de l’assuré d’une manière intelligente ». La sécurité sociale est-elle responsable du déclin français ? « C’est une grande transformation de la société française, une transformation qui passe inaperçue aujourd’hui mais qui, en réalité, se diffuse en profondeur… » affirme Éric Verhaegue. L’ouvrage est passionnant, car il permet au grand public de comprendre pourquoi la sécurité sociale est un monstre qui plombe l’économie française.

« Ne t’aide pas et l’État t’aidera » d’Éric Verhaeghe est publié aux Éditions du Rocher.

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