Jamais assez maigre. Journal d’un top model.
LITTÉRATURE
L’ancien mannequin Victoire Maçon Dauxerre publie un témoignage poignant sur les diktats de la maigreur qui sévissent dans le monde de la haute couture. Victoire a vécu le rêve de beaucoup de jeunes filles : revêtir les plus belles créations et défiler pour les griffes les plus prestigieuses. Or,ce rêve est devenu un cauchemar et les critères drastiques imposés par son agence lui ont presque coûté la vie. Malgré sa taille de 1,78 mètre, son poids est descendu jusqu’à 47 kilos : « Pour les défilés, il faut entrer dans du 32-34 ». Victoire souligne que selon Karl Lagerfeld, un tailleur Chanel ne va pas à une femme qui a de la poitrine. Mais les femmes en ont par définition, alors, qu’il crée donc des tailleurs qui flattent les femmes... Pour Victoire Maçon Dauxerre, «il était très douloureux et difficile de revenir sur cette année, étant donné que ma santé était en danger et que j’ai été traitée véritablement comme un objet, comme je le décris dans mon livre. Mais j’ai voulu le faire, parce que c’est une expérience qui date d’il y a cinq ans : maintenant, j’ai pu prendre un peu de recul, je suis comédienne et j’ai autre chose dans ma vie. J’ai essayé précédemment, mais je n’y suis pas parvenue parce que je me mettais à pleurer, c’était trop douloureux. Ce qui m’a aidée c’est lorsque le député Olivier Véran a proposé une loi en avril 2015 contre l’incitation à la maigreur dans le milieu de la mode. Ma mère lui avait envoyé un message de soutien, en expliquant que sa fille avait vécu cela et que c’était extrêmement douloureux. Du coup, ce député m’a contactée en me demandant de lui écrire une lettre qu’il lirait devant l’Assemblée afin d’appuyer son amendement. Suite à cela, j’ai été interviewée par plusieurs médias et j’ai été contactée par un éditeur, Jean-Baptiste Bourrat aux Arènes, qui m’a proposé d’écrire cette histoire en disant qu’il serait ravi de me publier. Évidemment, quand quelqu’un vient vous chercher, c’est quand même beaucoup plus simple. Je me suis dit que ce serait l’opportunité de révéler comment est ce monde, afin de prévenir toutes les jeunes filles et toutes les jeunes femmes qui rêvent de faire cela, qui se disent que telle fille est un idéal de beauté, qui rêvent de l’atteindre et qui tombent finalement dans les troubles alimentaires ou dans l’anorexie, parce que la mode incite à cela. Je voulais dénoncer cela et raconter la réalité de ce milieu pour protéger d’autres jeunes filles. Si j’avais lu un tel livre à dix-sept ans, je n’aurais jamais signé mon contrat chez Élite !»
Ce qui est surprenant, c’est cette dictature qui vient du milieu de la mode, alors que l’on sait qu’aucun homme n’apprécie les femmes trop maigres : «Ce qui est terrible, c’est que cela rend finalement tout le monde malheureux, même si le mot est un peu fort. Cela ne fait pas rêver les hommes, et les femmes sont extrêmement complexées parce que toutes les jeunes filles, consciemment ou non, veulent s’identifier à cela. Évidemment, quand vous avez dix-sept ans, on vous explique que c’est l’idéal de beauté et vous voulez y répondre. Du coup, c’est la vision des créateurs qui doit changer. Malheureusement, les créateurs n’aiment pas les femmes, puisqu’ils rêvent de corps androgynes. Aujourd’hui, le corps doit totalement s’effacer derrière le vêtement et la femme n’a plus aucune identité propre, puisqu’elle est moins importante qu’un objet. C’est un porte-manteau ou un cintre, et elle ne doit plus avoir aucune forme féminine. Il n’y a plus aucune sexualité visible, il n’y a plus aucune forme de féminité ! Je trouve que c’est une réduction considérable de l’image de la femme. Au XXIe siècle, la femme ne peut pas s’épanouir dans le corps qui devrait être le sien».
Finalement, on peut se demander si cette évolution quasi idéologique de la société vers l’androgyne, avec l’effacement du sexe, ne rappelle pas le débat sur la théorie du genre. On interdit même en Suède à des petits garçons de faire pipi debout, cela fait partie d’un mouvement général visant à gommer les sexes… Pour Victoire Maçon Dauxerre, «la mode, et la culture en général, reflète la société d’aujourd’hui. Cette idéologie montre bien que l’on va très mal. Je trouve qu’il est assez dommage d’effacer les sexes, parce que l’homme et la femme se complètent, et on est là chacun pour exister dans son corps. Il faut éviter les dérives, même si je trouve que c’est une bonne chose qu’une petite fille puisse porter un pantalon...» Ce livre est un avertissement au milieu de la mode, et surtout un coup de colère : «Je pense que tout le monde en a assez et il est temps d’en parler. Cela fait quand même une bonne dizaine d’années que cela dure et je trouve que c’est trop. Au-delà du mannequinat et de l’anorexie, c’est véritablement un sujet de santé publique et c’est quelque chose qui aurait dû être pris en compte par le ministère de la Santé depuis bien longtemps. C’est un problème qui touche tout le monde. J’ai créé une page Facebook et je reçois des centaines de messages de jeunes filles qui souffrent d’anorexie et qui me disent : « Merci d’en parler parce que je me reconnais dans ce que tu dis ». Il y a aussi les parents qui comprennent un peu mieux ce que ressent leur enfant. Il y a beaucoup de jeunes filles qui rêvent d’être mannequin et qui, en découvrant la réalité de ce milieu, se disent qu’elles ne vont pas mettre leur santé en danger juste pour cela… J’ai également beaucoup d’hommes qui me disent : « On en a marre de voir des sacs d’os partout et ma femme de 35, 40 ou 50 ans se compare à cela, elle se trouve trop grosse», cela crée un mal-être général dans la société. On en a marre aussi de cette hypocrisie : tous les mannequins postent sur les réseaux sociaux des photos d’elles en train de manger des hamburgers, tous les créateurs de mode disent que c’est la morphologie des mannequins et qu’elles sont en bonne santé... On en a marre d’être pris pour des idiots et que l’on nous raconte des choses stupides et fausses. Dans ce livre, je ne fais que dire la vérité».
Dans ce milieu, «le mannequin est un objet, c’est de la maltraitance ! La mode vise à magnifier la femme, mais elle ne fait que les maltraiter, que ce soit au niveau des mannequins ou des femmes dans la société qui reçoivent cet idéal. C’est pour cette raison que je reprends souvent la citation de Karl Lagerfeld qui dit que les femmes ne sont que des cintres : c’est exactement cela. On est embrigadé dans un système avec les agences qui nous disent : « Tu as une vie exceptionnelle, tu rencontres les plus grands photographes de mode… » Mais nous n’avons plus aucun esprit critique, plus aucun raisonnement... Donc, on se déshumanise totalement».
Elle évoque les effets délétères de l’anorexie sur la peau, sur les dents, sur la mémoire et même le danger de mort. Pourtant, quelques années plus tard, on nous montre des anciens mannequins toujours par le bon côté des choses. Regardez Inès de la Fressange, par exemple… On nous explique qu’Unetelle est devenue James Bond girl, qu’une autre s’est mariée avec un milliardaire ou est devenue chef d’entreprise… Tout va bien et tout est caché… L’explication est simple : «Il y a une omerta totale par rapport à cela. On n’a pas le droit d’en parler, c’est un sujet tabou dans le milieu, comme en dehors. Maintenant, sur Inès de la Fressange et les autres mannequins, c’était dans les années 80 : malgré tout, elles n’étaient pas encore dans ce système, elles avaient quand même plus de formes et une meilleure santé. Mais je me souviens des confidences d’Inès de la Fressange dans un magazine féminin, où elle racontait qu’elle avait souffert d’anorexie. Lorsque la loi est passée, elle a dit que c’était n’importe quoi, que c’était toujours sa nature. Mais elle dit cela parce que sa fille se lance dans le mannequinat... Vous savez, si vous voulez travailler dans ce métier, vous ne pouvez rien dire ! J’ai ce luxe et cette liberté de pouvoir m’exprimer, parce que je suis sortie de ce milieu et que je compte ne jamais y retourner de toute façon».
Le livre de Victoire Maçon Dauxerre est le grand succès de librairie de ce premier trimestre 2016. A lire absolument et à partager avec toutes les jeunes filles qui rêvent de faire carrière dans la mode.
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