Lettre à Dennis Rodman, bouffon de la dictature nord-coréenne

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Élise Fontenaille-N’Diaye est journaliste et elle est aussi romancière. Elle a à son actif une trentaine d’ouvrages, dont certains ont été couronnés. Dans son dernier livre, elle dresse un tableau précis et documenté de la Corée du Nord, un sujet d’actualité avec l’annonce toute récente d’un essai nucléaire réussi par ce pays. Elle nous éclaire surtout sur l’horreur des camps, les méthodes de pression de la dictature militaire et la famine. Les ouvrages d’Élise Fontenaille-N’Diaye sont aussi des reportages et c’est ce qui rend leur lecture passionnante.

Malheureusement, on semble s’être résigné avec fatalisme à la dictature nord-coréenne : « C’est quelque chose qui m’a sidérée tout au long de mon enquête. C’est un monde tellement clos que les drames ne débordent pas. Il n’y a pas des flots de réfugiés, il y a quelques rescapés, mais ils sont peu nombreux, et les atrocités se font à porte close dans les quatre principaux camps de concentration, qui sont souvent des camps de la mort. Donc, rien ne filtre… » Son dernier livre se présente sous la forme d’une « Lettre à Dennis Rodman, bouffon de la dictature nord-coréenne ». Le nom de Dennis Rodman n’est pas connu du grand public en France. Il s’agit d’une ancienne star du basket américain, qui a séjourné en Corée du Nord en 2013 et qui a fait l’éloge du régime à son retour…

Élise Fontenaille-N’Diaye explique : « Je suis insomniaque, j’ai l’habitude de lire la nuit les journaux américains et j’ai découvert les frasques de Rodman en Corée du Nord. Parallèlement, il y avait le rapport de l’ONU sur les atteintes aux Droits de l’homme et c’est la conjonction des deux qui a fait que j’avais envie d’écrire ce livre ». La lecture de cet ouvrage nous permet de comprendre que les camps de concentration locaux sont comparables à ceux de la dictature nazie : «Il faut dénoncer cela ! Le principe de la collection consiste d’adresser une «Lettre à…» Comme j’étais très en colère contre Dennis Rodman, je l’ai traité comme un sale gosse ignorant, en lui disant que j’allais lui raconter ce qui se passe là-bas… C’est le principe de cette lettre. Je suis très contente, parce que mon fils cadet a dévoré ce livre sous mes yeux en me disant que c’était son préféré parce qu’il a appris plein de choses. Lui non plus n’avait jamais entendu parler de Dennis Rodman… D’ailleurs, j’ai écrit ce livre en m’adressant à des jeunes, afin de leur apprendre beaucoup de choses sur ce pays.»

La journaliste insiste sur le fait qu’il y a aucune raison de continuer de se voiler la face : « C’est très choquant. Le régime évolue très légèrement. La seule chose qui m’a amusée dans cette enquête, c’est que j’ai découvert aussi un e-dictateur. J’avais pris au sérieux les menaces de Kim Jong-un sur la sortie du film "The Interview". Je savais qu’il allait faire quelque chose… Finalement, j’ai été agréablement surprise, parce qu’il a commis un attentat, certes, mais un attentat virtuel contre Sony. C’était plutôt bien joué. Mais cela n’excuse pas le reste».

Le livre laisse aussi une grande place aux témoignages de réfugiés qui passent en Corée du Sud. Le peuple nord-coréen semble certain que Kim Jong-un est une sorte de dieu qui peut lire dans ses pensées : « C’est un véritable lavage de cerveau et, à la différence du nazisme et du stalinisme, cela fait trois générations que ce régime existe. Donc, au bout de trois générations, on arrive à formater les gens. Dans ce témoignage, la personne était convaincue que si elle avait une pensée négative, Kim Jong-un sentirait cela… Il y a beaucoup de témoignages qui sont assez fascinants». Un autre point est troublant : généralement, dans un tel contexte totalitaire, les gens sont conscients qu’ils subissent une dictature et il savent comment vivent les autres peuples, alors qu’en Corée-du-Nord ce n’est pas le cas : «C’est une sorte de bocal où l’on nie tout le reste du monde. On est dans la propagande permanente et les gens sont persuadés qu’ils doivent leur vie à Kim Jong-un, son père et son grand-père… C’est une péninsule, c’est donc un pays totalement isolé géographiquement et cela a pu jouer. Si ce pays avait eu des frontières, la situation aurait sans doute été différente». Résultat, parvenus en Corée du Sud, les réfugiés doivent être traités psychologiquement pendant plusieurs mois : « Ils sont complètement déroutés et, dans la vie quotidienne, les Coréens du Sud méprisent plus ou moins les Coréens du Nord. Ce sont deux univers totalement différents car les Coréens du Nord croient vraiment que Kim est un dieu vivant. Alors, les choses vont peut-être changer au cours des prochaines années. Il y a une fausse ouverture, les étrangers sont invités, mais seulement pour amener des devises, et on leur montre ce que l’on veut bien leur montrer, avec une population qui est en réalité une population de figurants».

Alors, faut-il se rendre ou non en Corée du Nord ? Pour Élise Fontenaille-N’Diaye, «on peut toujours y aller, car on n’est coupable de rien en y allant. Simplement, il ne faut pas être naïf. J’ai lu le blog d’un touriste canadien qui était complètement naïf et qui a tout pris pour argent comptant, en disant qu’il avait eu un séjour formidable et qu’il avait pu tout photographier librement… Il ne s’est pas rendu compte qu’il avait affaire à des figurants !». Mais l’essentiel du livre vise surtout à ne pas nous faire oublier la tyrannie quotidienne de la dictature et les pressions physiques exercées sur la population : « Ce qui me choque le plus, c’est l’existence de ces camps de concentration, dans l’indifférence générale, y compris des Nord-Coréens, car là-bas la population pense que finalement les gens qui sont dans les camps ne l’ont pas volé… C’est infiniment plus compliqué, mais il y a un peu de cela. D’ailleurs, ce qui est complètement fou, c’est que l’on peut voir ces camps sur Google Maps et constater que ce sont des immenses geôles à ciel ouvert ! C’est sans doute ce qu’il y a de plus effarant. C’est comme si l’on voyait Auschwitz sur Google Maps et que l’on se dise : "C’est comme ça…" Le Nord-Coréen de la rue a été conditionné. Il est convaincu que Kim fait le bien et que celui qui est interné dans un camp fait le mal».

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