D’après une histoire vraie

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Pour cette dernière chronique littéraire de l’année, il était normal mettre à l’honneur Delphine de Vigan, la romancière en tête des ventes de l’année et prix Renaudot 2015. En plus, avoir le privilège de rencontrer Delphine de Vigan, cela ne s’oublie pas… Depuis la sortie de livre « D’après une histoire vraie », on lui demande toujours si les faits sont véridiques, alors qu’en tant que romancière elle est une productrice de fiction... On espère du vécu, alors que ceux dont on attend du vrai élaborent du faux : par exemple le storytelling, quand les politiques se mettent en scène, ou aux grandes manipulations qui conduisent à des guerres… Paradoxalement, les journalistes ne vont pas leur demander si leur histoire est vraie ou fausse… C’est cette réflexion que j’ai partagée avec Delphine de Vigan.

Pour elle, «cela peut expliquer un certain nombre de choses. Peut-être parce qu’on utilise le fait de raconter des histoires dans la politique, mais aussi dans la publicité... Dans beaucoup de domaines, ces microfictions existent et se développent, et c’est peut-être ce qui traduit une certaine méfiance d’un certain public à l’égard de la fiction. Méfiance que, pour ma part, je trouve regrettable. Souvent les gens disent : « Je ne lis plus que des histoires vraies, il n’y a plus que cela qui m’intéresse…» Il y a une recherche d’authenticité et de vérité qui s’applique à la littérature et c’est à mon avis un contrepoint au phénomène que vous venez d’évoquer. Cela peut l’expliquer en partie».

Elle raconte ces moments de doute après la sortie de « Rien ne s’oppose à la nuit ». C’est surprenant, car on peut penser que vendre un million de livres, connaître un tel succès, c’est plutôt euphorisant… Delphine de Vigan esquive astucieusement cette question : «Vous évoquez la narratrice du livre : qui sait si c’est ce que j’ai vécu moi-même ? Bien sûr, en ce qui me concerne, le succès a été euphorisant et c’est avant tout une très grande joie. On écrit pour être lu ! Rencontrer autant de lecteurs, c’est, bien sûr, un grand bonheur. Mais cette joie était teintée d’un peu de tristesse, probablement de culpabilité, parce que ce succès arrivait avec un livre très personnel, autour de la mort très brutale et très violente de ma mère... Donc, les choses ne sont jamais simples. Se remettre à écrire après ce livre, ce n’était pas seulement se remettre à écrire après un gros succès : j’avais l’impression d’avoir ouvert la boîte noire…»

Tout le monde reconnaît que dans son livre «D’après une histoire vraie», le suspense est tel que l’on est obligé de le dévorer d’une seule traite… Ce sont presque des techniques de scénaristes de feuilletons hollywoodiens… Et pourtant : «Non, ce ne sont pas des techniques ! En tout cas, si elles sont présentes, c’est vraiment de manière inconsciente. S’il y avait des recettes, évidemment ce serait simple, on pourrait les appliquer à chaque fois ! Bien sûr, j’avais envie que le lecteur soit pris par la lecture et qu’il n’ait pas très envie de quitter le roman. J’avais envie de mettre en place une forme de suspense qui opère pendant tout le roman. Il est nécessaire d’accrocher le lecteur, mais on est jamais très sûr de ce qui va l’intéresser. Ce sont les gens qui témoignent après, en disant : A ce moment-là, j’ai pensé que… je me suis dit ça…telle hypothèse est venue… je me suis mis à douter… Chacun projette beaucoup de choses dans sa lecture. C’est d’ailleurs le propre des livres que d’offrir au lecteur une telle surface de projection. Chaque lecteur se laisse embarquer en déroulant le fil qui est le sien et, en terminant le livre, les hypothèses sont parfois très différentes…»

Delphine de Vigan évoque évidemment la notoriété dans son livre et, avant d’être une vedette de la littérature, elle a longtemps travaillé dans le secteur des études. À l’inverse, actuellement, avec la téléréalité, on présente des jeunes de vingt ans comme des stars, alors qu’ils seront oubliés dans trois ans… Que doit-on penser de ces gloires rapides et éphémères ? «Je les plains beaucoup, parce que cela doit être une expérience extrêmement brutale et compliquée pour des jeunes gens de vivre une notoriété si soudaine et si infondée, puis de retomber ensuite dans l’oubli le plus total. C’est un sujet de roman, d’ailleurs ! Je me suis toujours dit que c’était une bonne chose que le succès soit arrivé très progressivement pour moi. J’ai l’impression d’avoir construit quelque chose petit à petit, de livre en livre. Chacun de mes livres était une pierre supplémentaire vers plus de lecteurs et vers une reconnaissance critique du milieu littéraire. En ce qui me concerne, c’était vraiment une bonne chose, parce que je ne suis pas certaine que j’aurais été si sereine, en gardant la tête sur les épaules, si j’avais connu un succès très jeune. Mais j’ai écrit mon premier roman à trente-cinq ans et j’ai travaillé longtemps en entreprise. Connaître ce succès, c’est aussi ce qui me permet de continuer d’écrire.»

Son livre est le succès de l’année, alors, son prochain livre ? «Pour l’instant, je suis beaucoup dans le TGV, dans les voitures, dans les taxis ! J’ai assez peu de temps, mais j’ai plus ou moins quelques idées qui flottent. Évidemment, je prendrai mon temps avant de me lancer dans l’écriture. Je suis dans un moment où les auteurs accompagnent leurs livres à droite à gauche, à la rencontre des lecteurs. Et les prix, c’est une autre histoire... D’une certaine manière, j’ai fait ce que j’avais à faire, un prix littéraire est lié à ce que j’ai déjà écrit, donc je n’ai déjà plus de prise…»

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