Dire du mal
LITTÉRATURE
On ne présente plus Claude Sérillon, journaliste depuis 1970, il a notamment présenté le journal télévisé sur TF1 et France 2. Il est producteur et animateur de nombreuses émissions de télévision et il a également été conseiller de François Hollande à l’Élysée entre 2012 et 2014. Dans cet essai, intitulé «Dire du mal», il dénonce une «vague furieuse» qui s’étale dans les médias et les réseaux sociaux, consistant à «dire du mal de tout, de rien, des voisins comme des étrangers». Aujourd’hui, «le dénigrement est partout, chaque jour, et chacun s’y met à sa mesure contre n’importe quoi, n’importe qui. Dire du mal est devenu normal, banal, une obligation compulsive, sinon, exister est impossible».
Dans ce contexte, Claude Sérillon nous invite à réfléchir : «Comme si chacun d’entre nous ne se rendait plus compte qu’en disant du mal des autres, on dit du mal de soi». C’est un livre en forme de coup de gueule dans lequel il explique qu’à force de tout critiquer on se tire une balle dans le pied. Il explique sa démarche : «J’ai voulu tirer de mon expérience journalistique, et de mon expérience à l’Élysée, quelques réflexions sur des traits de caractère français. La Bruyère aurait fait cela excellemment bien en montrant la diversité des caractères. J’ai pu constater cela depuis des décennies. Par exemple, chez Michel Drucker, le simple fait de dire du bien d’écrivains ou de chanteurs était critiqué... Au fond, nous sommes un pays très privilégié, dans lequel il y a un progrès social évident, dans lequel il y a un million et demi d’associations, où les gens font beaucoup de choses... Je m’honore de faire partie de ceux qui ont créé le Téléthon, je sais la générosité des Français et pourtant, nous râlons contre tout, tout le temps, nous émettons des critiques quelquefois violentes, voire grossières ou vulgaires envers des élus ou des dirigeants d’entreprise. Il y a comme une surenchère verbale qui est assourdissante. Par les blogs et les tweets, tout le monde peut s’exprimer, tout le monde se croit un peu journaliste, toutes les opinions semblent se valoir... Or, je récuse cela. Je pense que tout ne se vaut pas. Il faut faire attention à hiérarchiser l’information, à mettre de la rigueur et, plus on dit du mal de tout, plus on dit du mal de soi-même. On perd un peu l’estime de soi, on est moins dans l’enthousiasme, et pourtant, il y a beaucoup d’occasions d’être satisfait ou joyeux. Lors du dernier Festival de Cannes, où la France a été primée trois fois, il y a eu une sorte d’applaudissement discret des journaux français pour dire : «Ce n’est pas mal, mais est-ce vraiment mérité ? » En Italie, au même moment, ils étaient fous de joie de recevoir une palme ! Il y a une espèce d’incapacité à faire partie des gens heureux. C’est très troublant et c’est dommageable pour la société et le vivre ensemble».
Ce constat de Claude Sérillon, on l’observe depuis plusieurs années, ce n’est même plus une question de droite ou de gauche, d’ailleurs il réfute tout engagement politique : «Je ne suis pas un militant politique. Par conviction et amitié, j’ai rejoint le président de la République pendant deux ans, mais je suis avant tout un journaliste. C’est surtout un regard de journaliste sur l’évolution médiatique. Le système médiatique a pris le pas sur pratiquement tout, les réseaux sociaux, les chaînes d’information, les radios d’information continue... Cette diffusion extraordinaire de la parole et de l’opinion de tout le monde crée un brouhaha général et l’on ne distingue plus l’essentiel de l’accessoire».
Claude Sérillon se livre à une analyse de la société française : «C’est un pays très paradoxal, car il y a à la fois cette espèce de hargne dans le vocabulaire qui fait que l’on râle contre tout. On dénonce tout le monde et on emploie des épithètes invraisemblables à l’égard des présidents de la République. J’ai été choqué quand on a traité de voyou Nicolas Sarkozy et de la manière dont on a traité le président Hollande. On peut être en désaccord avec la politique, mais on n’est pas obligé d’en rajouter dans les épithètes grossiers !» Pourtant, on pouvait penser que toutes ces avancées technologiques nous amèneraient vers plus de calme : «C’est un progrès mondial. Le fait qu’il y ait autant de canaux de diffusion a permis de rapprocher des peuples qui étaient un peu éloignés ou en développement. Cela a permis des développements en matière de santé et d’hygiène, de faire circuler les informations et de dialoguer beaucoup plus facilement. C’est un immense progrès. Mais, en même temps, c’est devenu très pervers parce que dans un pays aussi riche et privilégié que la France, on s’en sert surtout pour râler, dire du mal et taper sur tout et n’importe quoi. Je trouve qu’il est inutile d’écrire des pages entières pour dénoncer une pièce de théâtre ou dire du mal d’un livre : ce sont des œuvres, on peut aimer ou non, mais on n’est pas obligé d’en parler. Il y a tellement de choses formidables dont on pourrait parler ! Il faudrait quand même que l’on se réveille, on a un collectif à faire vivre, en essayant de dire du bien plus que de dire du mal.»
Claude Sérillon évoque évidemment le rôle des médias en racontant l’anecdote suivante. Il demande au journaliste d’une chaîne d’information continue s’il n’est pas gêné à l’idée de communiquer une fausse information, à force de vouloir être le premier à la donner… Il hoche la tête en répondant : «Ce n’est pas grave, on a quand même été les premiers, on va démentir…» Le journaliste estime que «la concurrence c’est très sain, la compétition c’est formidable, notamment dans le domaine sportif. Dès lors qu’il s’agit d’information, c’est-à-dire de faire circuler des idées qui permettent aux gens de comprendre un peu mieux leur société, d’évoluer vers plus de progrès, quand on est dans la diatribe et les rumeurs, on se détruit soi-même, on n’est plus dans la raison et dans la rigueur. Dans ce métier, j’ai toujours essayé de me dire que tout ne se vaut pas et qu’il y a des informations plus importantes que d’autres. Il faut prendre du temps pour les expliquer et éviter d’être dans le lapidaire. C’est très intéressant : vous entrez dans n’importe quel transport en commun et les gens ont tous la tête baissée sur leur téléphone, en tapotant sur des applications pour savoir ce qui se passe... Tout au long de la journée, ils sont abreuvés de quelques mots d’informations, mais jamais d’explications longues et concrètes. Cette diffusion d’informations en permanence, c’est une tuyauterie, il faut la remplir tout le temps, avec tout et n’importe quoi, sans faire attention».
À la fin du livre, il nous invite à imaginer la planète avec un brouhaha permanent d’ondes et de lettres et, à force d’envoyer des messages partout, on sombre dans l’hystérie et la folie collective… Une invitation à réfléchir sur notre rapport à l’information et sur notre pessimisme ambiant.
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