Oui, c’était mieux avant.
LITTÉRATURE
Alain Paucard vient de publier son nouveau livre et, une nouvelle fois, l’écrivain reste fidèle à son sens de l’humour. À son compteur, 35 ouvrages, et également ceux du Club des Ronchons, qu’il avait lancé avec le regretté Jean Dutourd. Dans son dernier livre, Alain Paucard assène sans hésitation : «Oui, c’était mieux avant». En effet, «qui peut affirmer, sans rire, que l’Éducation nationale enseigne mieux aujourd’hui que sous la IVème République ? Non seulement c’est pire, mais cela va s’aggraver : les villes et l’art seront de plus en plus laids et les humains auront de plus en plus de mal à s’exprimer entre eux, parce qu’ils auront remplacé la conversation par la communication». Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il souligne : «Ce que l’on entend surtout, c’est une nostalgie, mais en affirmant que, oui c’était mieux avant, je n’ai pas mis de points de suspension. Plutôt qu’un avachissement, c’est un coup de poing que j’essaie de donner». Alain Paucard dresse un constat sans appel, c’est factuel : entre 1950 et aujourd’hui, nous avons changé trois fois de société.
Partis de la société paysanne, nous sommes passés à la société industrielle, puis à celle de la « com » et de la pub, pour échouer dans le virtuel : «Je ne suis pas du tout philosophe, mais il faut un peu de sagesse, un peu de bon sens. Vous savez que le bon sens est aujourd’hui très mal vu, il y en a même qui disent que c’est réactionnaire, mais c’est comme cela que les sociétés se sont construites, sur le bon sens. Il suffit de regarder un peu l’histoire» ajoute-t-il. La communication est partout : «On a souvent cité cela en exemple, mais c’est tout à fait vrai, la première guerre du Golfe était une guerre virtuelle. D’ailleurs, toutes les guerres sont virtuelles. Quand on nous montre des avions qui bombardent, est-ce que ce sont bien ces avions ? Est-ce qu’ils bombardent bien ce que l’on nous affirme qu’ils bombardent ? Est-ce que ce n’est pas tout simplement un jeu vidéo ? Mais il y a surtout une chose qui est beaucoup plus grave à notre époque, c’est que nous avons remplacé la religion - chrétienne dans notre pays, mais c’est valable dans beaucoup d’autres pays - par une déesse païenne qui dirige tout, c’est la déesse marchandise. C’est une déesse, car on se prosterne devant la marchandise. Il y a une fétichisation de la marchandise».
Autre illustration : «Il y a autre chose qui est quasiment religieux : dans le métro parisien, on ne voit plus que des gens qui tapotent sur des petits écrans et je trouve cela absolument effarant ! C’est un spectacle désespérant. Quand je vois dans le métro une personne qui lit un livre, surtout si c’est une jeune fille, je la félicite ! Vous êtes au milieu de cet environnement hostile et vous lisez un livre. À ce moment-là, je deviens très tolérant et, même si elle lit «Marguerite Durasoir», j’aurais tendance à dire : «C’est quand même mieux que de tapoter sur un écran…» On a l’impression que l’on est sur une pente savonneuse. Or, il n’y a rien de plus traître qu’une pente savonneuse, c’est comme quand une avalanche se déclenche en montagne. J’ai l’impression que l’on va vers un temps de barbarie, qui n’est pas la barbarie de Daesh, une barbarie qui peut être jugulée, mais on va vers une sorte de barbarie où la personne est contente de s’offrir elle-même en sacrifice à la divinité marchandise». Avec sa verve habituelle et son humour caustique, l’auteur de la «Crétinisation par la Culture» nous invite à trouver dans notre malheur la force de l’affronter : «On prend d’abord le pouvoir par la culture. Mais aujourd’hui, ce qu’il est convenu d’appeler la culture, ce qui n’a rien à voir avec la transmission des connaissances, c’est une arme de domination mondialisée. Dans la mondialisation, la culture est une arme. À chaque étape, vous avez un art qui est au service des gens qui dirigent. Par exemple, dans la IIIe République bourgeoise, la peinture est une peinture que l’on appelait « pompier » et elle était au service de la classe dominante bourgeoise. Dans le système communiste, il y avait une peinture qui était au service de la classe dirigeante communiste, le réalisme socialiste. Aujourd’hui, on a un pseudo art qui est au service des gens qui nous gouvernent, c’est-à-dire la marchandise et l’argent roi : c’est le prétendu art contemporain, qui est l’art officiel de la mondialisation. Que l’on trouve cela laid, moche, peu importe, il faut bien savoir que sa fonction est d’être au service de la mondialisation en offrant un art où l’on perçoit que chacun peut en faire autant (c’est un peu vrai, il faut bien le dire…) et l’idée que c’est facile et que cela peut rapporter gros. Quand on voit l’argent que cela coûte de mettre par terre un tabouret renversé à côté d’un tas de sable, on se dit tous que l’on pourrait en faire autant ! Autrefois, on disait : trois fois rien c’est encore quelque chose, mais alors, là, ce n’est plus ce que nous montre le prétendu art contemporain, c’est du rien ! Le rien est devenu quelque chose de matériel, c’est assez étonnant !»
Alain Paucard se revendique comme un ronchon, mais un ronchon plein d’humour qui rejette tout engagement politique : «Je ne fais pas de politique, cela ne m’intéresse pas, je ne peux pas en faire et je ne sais pas en faire. J’écris mes bouquins et puis c’est tout !» Il nous invite à devenir des pessimistes joyeux : «La bonne hygiène mentale, ce n’est surtout pas d’être un optimiste inquiet, mais d’être un pessimiste joyeux ! C’était l’histoire du pessimiste et de l’optimiste, elle est devenue connue, mais on ignore qu’elle vient d’un dissident soviétique, Alexandre Zinoviev. C’est un pessimiste qui parle avec un optimiste et le pessimiste dit : «Les choses ne peuvent pas aller plus mal» et l’optimiste répond : «Mais si, mais si…» Alors, autant en rire…»
Alain Paucard aime quand même aborder les sujets avec sérieux, tout en faisant preuve d’humour : «La substitution de la religion chrétienne par la religion de la marchandise indique peut-être une voie de salut, celle de revenir à la première des religions… Mais je ne veux pas bloquer les personnes qui se croient athées ou autres… Il me semble quand même qu’il y avait des éléments contre la marchandise déjà dans les Évangiles, quand on sait les lire, évidemment… Il y a peut-être un espoir : s’il n’y a plus d’argent du tout, cela va être difficile de consommer ! Si cette déesse magnifique de la marchandise, parce qu’elle est vraiment belle, cette marchandise, ne peut plus répondre aux attentes de tous ses adorateurs, on peut se poser des questions et on peut même aller vers les pillages…» Des pillages ? L’écrivain ne souhaite pas aller plus loin… Finalement, on est tous d’accord sur ce constat, c’était mieux avant. Un livre très amusant, qui va ravir les pessimistes joyeux !
« Oui, c’était mieux avant » d’Alain Paucard est publié aux Éditions Jean-Cyrille Godefroy.
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