Compromissions, la République et la mafia corse
LITTÉRATURE
Pierre Péan est l’auteur de nombreux ouvrages à succès, comme «Affaires africaines» en 1983, suivi quelques mois plus tard par un dossier retentissant, celui des «Avions renifleurs». Il a écrit 37 livres, dont les derniers parus sont «Compromissions, la République et la mafia corse» et « Une France sous influence : quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu».
Il publiera en octobre «Jean Moulin, l’ultime mystère». Son dernier livre, «Compromissions», est très intéressant car on pouvait penser que ce serait une enquête très focalisée sur la mafia corse. Or, les ramifications sont telles que cela implique directement tous les circuits de corruption au sein de la Ve République. Pierre Péan nous explique comment cet ouvrage est né : «Au départ, je ne savais pas où j’allais, comme pour la plupart de mes enquêtes... Je vais vous dire comment je suis parti. Je pratique l’Afrique depuis très longtemps, notamment le Gabon où j’ai mis le pied pour la première fois il y a 53 ans. En suivant ce pays, j’ai vu s’installer un certain nombre de Corses qui y ont développé leurs activités, surtout dans le PMU et dans les jeux. Rapidement, ce sont devenus des gens puissants, pas simplement au Gabon, mais dans d’autres pays d’Afrique. Ils avaient derrière eux Charles Pasqua et ils avaient des liens avec les grands barons de la mafia corse. J’ai commencé par le biais de l’Afrique et par le biais de deux personnages, notamment Robert Felicciaghi et son associé Michel Tomi, les empereurs des jeux. J’ai travaillé sur les origines de ces personnes, leurs liens avec des personnages de la République et, en remontant vers le passé, je me suis intéressé à toutes ces affaires. Progressivement, je me suis dit qu’il était intéressant de remonter jusqu’aux années 30, lorsque l’on a vu s’installer à Marseille un système qui ne peut exister que grâce à la collusion de certains grands bandits avec les édiles de Marseille. Mais, au départ, je ne savais pas où j’allais…»
Encore une fois, Pierre Péan nous ramène au Gabon : «Mon premier succès de librairie, en 1983, « Affaires africaines », avait fait un scandale énorme. Je montrais déjà que le Gabon était une plate-forme accueillant les barbouzes, le système Foccart, avec des liens tout à fait bizarres et des rapports scandaleux avec notamment Elf. Ce n’est pas nouveau... En 1962, il y avait déjà des Corses à des endroits clés, mais ce n’étaient pas des gens qui étaient dans la mafia. Les Corses en Afrique, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Ce n’est pas un hasard si, quasiment en même temps, j’ai publié l’année dernière Nouvelles affaires africaines.» Cette histoire, c’est aussi une partie de l’histoire de France : «J’ai essayé de décrire ce qui s’est passé depuis les années 30, dans les années 40 ou 50, la République a utilisé les Corses dans sa lutte contre les communistes. Il y a aussi les Américains, à travers la CIA, qui voulaient assainir le port de Marseille, casser les grèves et permettre aux bateaux d’envoyer des armes en Indochine. On a utilisé les mafieux corses dans ces compromissions. J’ajoute que le parti gaulliste a eu de nombreux hommes de main venant de Corse. Il y avait beaucoup de Corses au SAC (Service d’action civique), ce sont des liens très bizarres. L’une des thèses que je développe, c’est que la première responsable dans le fait que l’on n’arrive pas à régler le problème corse, c’ est tout simplement la République. Elle n’a pas su gérer cette question à cause de ces liens ambigus et de l’utilisation que l’État a fait des Corses».
Autre succès de librairie, l’ouvrage sur le Qatar : «Je ne dis pas que c’est la politique des Rafales, mais c’est, d’une certaine façon, la politique de l’emploi, en acceptant les investissements du Qatar. Quand j’ai eu l’idée de faire ce livre, ce qui m’intéressait, c’était de voir le Qatar comme un miroir des élites françaises et de voir jusqu’où elles étaient prêtes à aller pour avoir des avantages. Cela va de la présidence de la République à des chefs d’entreprise prêts à sacrifier des principes, comme accepter que certaines règles soient bafouées au Lycée français de Doha...» Une enquête passionnante réalisée par celui qui se considère simplement comme un journaliste : «Un journaliste qui utilise un medium long. Je suis l’un des rares en France qui peut se permettre de passer un an sur une enquête et le medium que j’utilise, c’est le livre. J’ai du temps pour mener mes enquêtes et de la place pour les exprimer, en pensant que l’on peut aller un peu plus loin que lorsque l’on fait du journalisme rapide».
« Compromissions, la République et la mafia corse » de Pierre Péan est publié chez Fayard.
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