Dictionnaire amoureux du journalisme.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Serge July ne partage pas nos idées politiques, mais c’est un confrère qui a du talent et c’est aussi un grand homme de presse… Il vient de publier son «Dictionnaire amoureux du journalisme» qui est remarquablement bien écrit et documenté. Dans cet ouvrage, il décline, en 26 lettres, sa passion pour ce métier. Fondateur et patron médiatique du quotidien Libération pendant 33 ans, il nous apporte sa vision à travers cet ouvrage engagé où il évoque des figures majeures, des articles et des oeuvres essentielles de l’histoire du journalisme, qui commence avec Hérodote, qualifié de «premier reporter de l’histoire».

Une approche générale qu’il reconnaît comme arbitraire et orientée à gauche... Evidemment, ce n’est pas vraiment un dictionnaire au sens traditionnel du terme : «Il y a trois mots : dictionnaire, amoureux et journalisme. Jean-Claude Simoën, le créateur de cette collection des Dictionnaires amoureux, m’a proposé d’écrire ce dictionnaire il y a très longtemps. Cette collection a deux caractéristiques : ce sont des dictionnaires, avec des entrées classées de A à Z, mais amoureux, cela veut dire subjectif. C’est l’inverse du Larousse. Le Larousse cherche à être le plus précis possible, à ne rien oublier, alors que là il y a énormément d’oublis et c’est aussi subjectif dans la mesure où c’est arbitraire... J’avais très envie de le faire, parce qu’il y a une révolution générale. Certains disent que c’est la troisième révolution industrielle, mais cela va bien au-delà puisque c’est aussi une révolution culturelle à travers les réseaux. Cela ne change pas simplement le quotidien des médias, mais notre vie quotidienne ! Le smartphone date de 2007 et, pourtant, on ne peut plus vivre sans notre smartphone… C’est une révolution considérable. Il y a aussi l’ensemble des médias qui sont en pleine mutation. Il y a énormément de problèmes qui sont posés et je voulais aborder tout cela d’une manière plus légère et plus historique. Par exemple, le quatrième pouvoir est dénoncé au XVIIIe siècle par un membre des Communes en Angleterre, qui s’insurge contre le pouvoir abusif des médias et on a déjà l’impression d’entendre les essayistes d’aujourd’hui qui dénoncent le rôle négatif des médias sur la démocratie… Certains rappels historiques de ce type sont toujours utiles pour relativiser ce que l’on est en train de vivre ! Malgré tout, on est quand même confronté au journalisme et j’observe qu’il n’y a jamais eu de dictionnaire amoureux, haineux ou objectif sur la presse… Cela me semblait utile de donner des éclairages sur ce métier que j’aime passionnément. Le neveu de la mère de mes enfants débute dans le journalisme : j’ai eu de longues conversations avec lui et j’ai toujours en tête l’idée de lui conseiller ce qu’il devrait lire. En faisant ce livre, j’ai beaucoup pensé à lui». Sur de nombreux sujets, comme les réseaux, la presse gratuite ou la nécessité de tout dire ou non, vous prenez des positions assez discrètes. On ne retrouve pas le Serge July engagé que l’on a connu : «C’est bien vu et je ne renie pas cette dimension. J’ai des positions qui sont quand même assez visibles dans l’ensemble de cet ouvrage, mais ce n’est pas gueulard et chaque entrée n’est pas un pamphlet. Je pense qu’il y avait des éclairages à apporter sur des problématiques modernes. J’ai des positions assez tranchées sur un grand nombre de sujets, mais cet éclairage était nécessaire».

Le point le plus engagé de son livre concerne le populisme dans les médias : «Oui. On m’a fait le procès d’avoir insulté les lecteurs en 2005, au soir du référendum sur la Constitution européenne. Je voulais revenir sur le populisme qui est arrivé à divers moments dans la société française. Il y a eu le boulangisme, c’est du populisme. Poujade en 56, c’est du populisme… Cela ne veut pas dire que l’on en meure à chaque fois ! Mais c’est toujours un symptôme sur la crise de la société, la crise des institutions politiques, le rapport aux élites… Il y a une inflammation populiste actuellement dans les médias. Il y a différentes formes et je voulais en parler sous l’angle de mon expérience, car je pense avoir pratiqué ce populisme d’extrême gauche, qui n’est pas forcément celui que l’on connaît aujourd’hui, mais il y a eu un populisme gauchiste post 68… Je voulais aussi revenir sur le débat de 2005, voir comment il a pénétré la presse. Il y a beaucoup d’aspects très populistes dans certaines démarches journalistiques et je voulais mettre tout cela en perspective».

Cette rencontre avec Serge July permet aussi de revenir sur l’esprit Libé : «Après 68, trois journaux se sont créés : Hara-Kiri, qui est devenu Charlie Hebdo, Actuel, avec Jean-François Bizot, et Libération… Tout cela incarne une aspiration de type libertaire dans la société française. C’est cette sensibilité. Je pense qu’elle devrait être très importante, plus importante qu’elle ne l’est actuellement, et je pense que cette sensibilité est toujours très utile dans la société française. Cette sensibilité me semble avoir triomphé sur le plan industriel. Tous les inventeurs de la révolution numérique sont plus ou moins d’origine californienne : ce sont tous des gens qui ont fait leurs études à Berkeley ou à Standford, qui ont été les capitales de la contestation dans les années 60… Ce qui s’est passé à Nanterre n’est jamais qu’une déclinaison de ce qui s’est passé à Berkeley ou à Standford… Or, ces gens ont inventé la révolution numérique dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Il faut bien voir que le réseau est quelque chose qui n’a pas de centre : c’est quelque chose d’horizontal, alors que nous étions dans une société qui était très verticale. Les médias sont par définition verticaux, il y a un émetteur et les gens sont en situation de récepteurs. Aujourd’hui, il n’y a pas de centre, on met en communication des milliards d’individus avec des acteurs et des récepteurs. C’est une révolution culturelle sur ce plan-là et cela crée une révolution culturelle que certains appellent le média global, c’est-à-dire le réseau avec l’ensemble de ses productions. Dans une société française qui a inventé la monarchie absolue, le jacobinisme et l’Empire, avec un rapport à l’autorité qui est très particulier dans le monde, effectivement, on peut avoir du mal à aller vers ce modèle horizontal. Mais on y va quand même, car il y a beaucoup de jeunes pousses en France et je me reconnais tout à fait là-dedans».

Le «Dictionnaire amoureux du journalisme» de Serge July est publié chez Plon.

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