La petite phrase

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Michel Le Séac’h, diplômé de Sciences Po et de SciencesCom, est l’auteur de « L’État marketing : comment vendre des hommes et des idées politiques » (Alain Moreau, 1981) et de plusieurs autres ouvrages, ainsi que de nombreuses traductions. Il vient de publier un nouveau livre intitulé «La petite phrase : D’où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?»

En effet, bien qu’omniprésent, ce phénomène n’a fait, à ce jour, l’objet d’aucune étude systématique. Certes, il existe d’innombrables recueils de citations, mais ce que l’on appelle la petite phrase n’est pas une simple citation : elle vise principalement à marquer les esprits et, surtout, ce n’est pas son auteur qui l’entérine en tant que telle, mais son public : «La petite phrase moderne est née en grande partie de la presse. Avant le XVIIIème siècle, l’éloquence d’un orateur passait par de grandes et nobles phrases, avec des citations de grands auteurs. Avec la démocratie, c’est autre chose, il faut parler pour être compris par le peuple. Donc, il faut parler plus simplement. Ensuite, avec la presse, il faut que le discours soit répercuté de manière pertinente par la presse. Donc, il faut faire des phrases courtes et marquantes. Avec l’évolution du marketing politique, on s’est rendu compte qu’il était plus simple de faire perdre l’adversaire que de gagner soi-même : alors, on a été chercher chez l’adversaire des petites phrases que l’on pouvait exploiter. C’est parfois tellement efficace que tous les politiques ont peur et qu’il faut donc faire attention en parlant».

Michel Le Séac’h revient sur des petites phrases célèbres comme le «Yes we can» d’Obama : «David Axelrod, qui a été le consultant d’Obama, prétend être l’auteur de cette formule. En réalité, Obama avait utilisé cette formule lors d’élections antérieures, mais de manière très anecdotique. Dans son discours, il avait repris « Yes we can », il avait vu que le public réagissait bien et il a continué. Auparavant, la campagne d’Obama était organisée autour du slogan « Change we can » et cela n’avait pas très bien marché. Mais le « Yes we can » a bien fonctionné parce qu’il n’y a pas de contenu et chacun peut compléter cette phrase en fonction de ses centres d’intérêt. C’est donc très puissant, puisque chacun peut y mettre ce qu’il veut».

Il cite également la fameuse « bravitude » de Ségolène Royal dans ce catalogue de petites phrases : «Elle n’a pas eu de chance, parce que sa campagne marchait très bien. Elle était partie en Chine en étant très haut dans les sondages, elle voulait montrer son envergure internationale et il y avait autour d’elle des dizaines de micros et de caméras. Elle était fatiguée, en raison du décalage horaire, et le mot juste n’est pas venu… Elle a sorti ce mot qui, en soi, n’avait pas d’inconvénient particulier, mais c’était au moment où elle commençait à agacer les gens parce qu’elle était très bien placée dans les sondages. Donc, le public était content de pouvoir se rattacher à quelque chose d’assez ridicule».

Il y a aussi le «Casse-toi pauvre con !» de Nicolas Sarkozy, ce n’est pas une petite phrase, c’est aussi quelque chose de spontané : «Oui, ce n’est pas aussi négatif que la «bravitude», c’est quelque chose de très spontané et je pense que Nicolas Sarkozy n’imaginait pas le sort de cette expression. Après tout, c’est un président proche des gens et on a tous cette tendance à dire cela quand on est exaspéré… Pour qu’une petite phrase reste, il faut d’abord un contenu, ensuite un contexte favorable et, surtout, que la culture du public soit favorable. Pour Ségolène Royal, on attendait quelque chose qui n’irait pas. Pour Nicolas Sarkozy, cela correspondait assez bien à son image, quelqu’un de franc et de direct. Il faut que l’image de l’auteur corresponde à la petite phrase». L’auteur revient aussi sur les manipulations autour des petites phrases dans l’histoire : «Il y a cette petite phrase attribuée à Marie-Antoinette, «S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche», c’était une fabrication complète. Mais tout le monde a cru cela parce que, pour le public, cela représentait bien le côté méprisant de la monarchie à l’égard du peuple. Cela donnait une image désastreuse de la monarchie, mais cette phrase était complètement fausse».

Une autre phrase comme «Vous n’avez pas le monopole du cœur» est restée dans l’histoire : «Valéry Giscard d’Estaing est arrivé à ce débat en se disant que François Mitterrand allait en faire trop dans le compassionnel et qu’il fallait le bloquer à un certain moment. Mais c’est un coup de génie dans un duel. Je crois que c’est arrivé tout d’un coup, il a compris qu’il pouvait lancer son épée à ce moment-là. Mais je crois que c’est arrivé spontanément. Quand on analyse la vidéo, on ressent cette spontanéité». Face à l’appauvrissement du débat intellectuel, ne faut-il pas se montrer de plus en plus prudent car les gens ne comprennent pas forcément le sens des mots ?

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