La France n’est pas seule au monde ou l’apprentissage de la réalité
LITTÉRATURE
Ancien élève de l’ENA, Jean Sérisé est l’un des fondateurs de la macroéconomie et de la comptabilité nationale. Il a été membre du cabinet de Pierre Mendès France en 1954. Directeur du cabinet de Valéry Giscard d’Estaing, ministre des Finances dans les années où les finances publiques étaient en équilibre, il fut ensuite un proche collaborateur du président de la République de 1974 à 1981. Il vient de publier «La France n’est pas seule au monde ou l’apprentissage de la réalité», un livre remarquable sur la situation de notre pays, que François Bayrou a évoqué comme son livre de chevet.
Jean Sérisé a réagi avec amusement à cette déclaration de François Bayrou : «Nous sommes issus du même petit village des Pyrénées-Atlantiques, Bordères, il y avait 400 habitants quand nous étions jeunes, tout cela pour vous dire que nous avons des liens un peu particuliers… Ma femme est cousine germaine de la famille de François Bayrou. Mais j’ai naturellement été très sensible aux compliments qu’il m’a faits par écrit…» Dans cet ouvrage, Jean Sérisé analyse les raisons de la crise que nous traversons : «Je suis d’une autre époque, je suis une sorte de dinosaure puisque ma vie active a coïncidé exactement avec les 30 Glorieuses. À cette époque, le budget était quasiment en équilibre, nous n’avions pas de dettes, notre commerce extérieur était équilibré et la croissance était forte. Effectivement, depuis ce moment, je n’ai pas cessé de m’inquiéter du déclin qui se précisait petit à petit et qui dure depuis maintenant 30 ou 35 ans de manière continue. C’est quelque chose qui est assez impressionnant. Pour dire les choses très simplement, je pense que la France a cessé d’être compétitive et qu’elle ne s’est jamais donné les moyens de le redevenir…» Jean Sérisé explique que les Français sont les responsables des difficultés actuelles : «Ce n’est pas une crise conjoncturelle, le déclin dure depuis 30 ans, donc il ne faut pas parler de conjoncture… La France vit avec des contradictions. C’est un pays qui accepte mal les lois du marché. Les Français considèrent que le marché peut être injuste, que c’est quelque chose qui peut frapper les faibles et une majorité de Français se méfient beaucoup du marché. Mais cette France est à l’origine de l’Europe car, avec l’Allemagne, nous sommes responsables de l’aventure européenne, ce qui est totalement contradictoire avec cette méfiance à l’égard de l’économie de marché. Les conséquences de cette aventure européenne sont très claires. D’abord, pour le secteur privé, il faut rester compétitif. Ce n’est pas un mot abstrait pour les entreprises. Cela veut dire qu’elles doivent rechercher ce qui ne va pas, s’interroger sur les produits qu’elles vendent… Nous vivons cette période de non-compétitivité des entreprises. Mais il faut penser aussi au secteur public qui vit largement en dehors de la concurrence. Est-il lui aussi compétitif ? Est-il aussi efficace que les secteurs publics des pays voisins ? Nous allons être obligés de nous poser cette question !»
Malheureusement, l’auteur se montre assez pessimiste sur la capacité des Français à redresser cette situation : «J’essaie d’expliquer dans mon essai que la France ne pourra pas s’en tirer seule, parce qu’elle est trop marquée par ses tendances séculaires. L’histoire de la France est assez singulière. La France a été le plus grand pays d’Europe, jusqu’à l’industrialisation. C’était un pays riche et prospère avec un pouvoir centralisé. Et puis, l’industrialisation est arrivée et, ce qui était une chance pour la France, est devenu un handicap, car l’industrialisation nécessite un modèle très décentralisé. Nous ne sommes pas sortis de cette affaire, nous sommes encore un pays très centralisé par comparaison avec l’Allemagne fédérale ou l’Angleterre, mais nous avons un exécutif faible, notre budget en est la preuve. Cela montre bien que l’État n’a pas les moyens de lutter contre les corporations qui l’assiègent. On reconnaît qu’un exécutif est fort à son budget… Nous sommes donc dans une situation tout à fait inconfortable. À cela s’ajoute une situation conjoncturelle très difficile, parce que nous sommes très endettés et parce que nous avons beaucoup de chômage. Comme nous voulons lutter contre l’endettement, nous risquons d’aggraver le chômage et réciproquement. C’est pour cette raison que depuis 30 ans les gouvernements se succèdent, avec des majorités qui changent et des hommes intelligents, qu’il ne faut pas traiter avec mépris, mais qui n’ont pas pu arrêter ce déclin».
Dans son analyse, Jean Sérisé résume la situation de notre pays : «Le Parti socialiste est le parti des fonctionnaires comme la République française est celle des enseignants avant d’être celle des ouvriers». Pour lui, «c’est l’histoire de notre République. Nous avons connu la Révolution, elle a été brève, sanglante et, comme la plupart des révolutions dans le monde, elle s’est terminée par une dictature… Tout le XIXe siècle a été imprégné par cet échec sanglant de la Révolution française. Elle a accédé à la République en 1875 dans des conditions farfelues, avec une voix de majorité. On ne savait pas très bien de quel côté était la voix et ce sont les instituteurs qui ont fait la République française». Tout cela fait qu’aujourd’hui, «nous sommes imprégnés par les déficits et notre démocratie actuelle ne sait plus arbitrer. Nous vivons dans les déficits, nous avons 2000 milliards de dettes, il n’y a pas un Français qui se pose la question de savoir comment nous pourrons la rembourser ! De temps en temps, on nous en parle pour nous expliquer qu’il faudrait cesser de l’augmenter aussi vite qu’avant…» Cet ouvrage est remarquable et empreint d’une grande lucidité. Pour conclure, Jean Sérisé tient à développe une note d’optimisme : «La France n’est pas terminée, parce que nous sommes 66 millions d’habitants. Quand on y réfléchit, c’est une excellente raison pour penser cela. Nous sommes une puissance moyenne, mais avec une forte population, on ne peut pas nous rayer de la carte comme ça. Pour les commerçants, nous sommes une clientèle appréciable…» Son seul regret est que le grand public ne se sente pas encore totalement concerné par ce sujet : «Si j’ai écrit cet essai, c’est avec l’espérance de contribuer à faire comprendre les choses… Les Français n’ont pas encore compris que cette mauvaise période pourrait se traduire par des dommages. Il faut arriver à changer cet état d’esprit». La France n’est pas seule au monde, la France compte encore... Un livre essentiel qui illustre 100 ans d’histoire vécue…
« La France n’est pas seule au monde ou l’apprentissage de la réalité » de Jean Sérisé est publié aux Éditions de Fallois.
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