Télécoms : vaut-il mieux être à trois ou à quatre, pour le consommateur, pour les actionnaires ?
LE DOSSIER DE LA SEMAINE
Nous poursuivons cette semaine nos études traditionnelles sur les sociétés, sur le décryptage des comptes et sur leurs perspectives, sur les pays, sur les secteurs et les grands sujets, conseils à l’appui. La semaine prochaine (numéro 801) : “La faillite de la Grèce, une chance?”. Bonne lecture !!!
Depuis que le groupe Altice-Numericable est sorti du bois, proposant à Bouygues de lui racheter sa filiale de téléphonie, on parle beaucoup de la suppression du quatrième opérateur, de l’arrivée d’un système complètement concentré, dans la téléphonie mobile, dans la téléphonie fixe. Depuis que Numericable a racheté SFR, SFR a perdu de la clientèle (400.000 au premier trimestre de 2015), du fait d’une dégradation significative de son réseau, et Bouygues Telecom, qui dispose de 11,3 millions de clients environ dans le mobile, semble avoir rebondi légèrement, continuant son offensive sur le fixe, notamment pour contrer Free qui a fait une percée dans la mobilité depuis son arrivée tonitruante en 2012. Numericable plus SFR, c’est 11,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2014, Bouygues Telecom, c’est un tout petit peu moins de 4,5 milliards d’euros. Numericable plus SFR, c’est un résultat opérationnel avant impôts et amortissements (EBITDA) de 3,1 milliards d’euros (chiffre ajusté puisque la fusion est intervenue en cours d’année), et Bouygues Telecom est à 694 millions d’euros. La marge opérationnelle de Numericable-SFR, sur le premier trimestre de 2015, est en forte augmentation, chez Bouygues Telecom, on n’a pas encore vu les résultats des gros travaux de réduction des frais, mais, à terme, la marge devrait remonter, entre 30 et 32 % du chiffre d’affaires. Bouygues Telecom a sorti une perte nette de 45 millions d’euros en 2014, Numericable-SFR était déficitaire de 175 millions d’euros.
En ce qui concerne le nombre des abonnés mobiles, hors cartes prépayées, Bouygues Telecom n’est pas si éloigné que cela de Numericable-SFR puisqu’il dispose de 10,3 millions d’abonnés, contre 15,8 millions pour Numericable-SFR, qui a davantage de clients « cartes » ou “tiers” (MVNO) que son concurrent, filiale du géant du BTP. Pour ce qui concerne la téléphonie fixe, avec le câble et l’accès à Internet, Numericable plus SFR font 6,5 millions d’abonnés, Bouygues Telecom 2,5 millions(3 millions et plus espérés fin 2015). L’ensemble fixe de Numericable-SFR et de Bouygues Telecom n’est pas très éloigné du nombre des abonnés à Internet d’Orange,l’ensemble mobile, pour ce qui concerne les abonnés purs, hors MVNO (opérateurs virtuels) et hors cartes, est légèrement derrière l’ancien France Telecom, avec 26,8 millions au 31 mars 2015.
Altice s’est construit sur un pari d’endettement.
Patrick Drahi a constitué son groupe, en quelques années, en empruntant de l’argent, par de la dette à haut rendement, fourni par des banquiers en mal d’emploi pour leur argent disponible, en mal de forts rendements aussi, de grosses commissions pour le placement des diverses dettes obligataires. Le ministre Michel Sapin a beau ironiser sur un groupe « construit sur le sable de la dette », il faut savoir que la dette d’entreprise à haut rendement, en anglais, s’intitule « junk bonds », ce qui veut dire littéralement « obligations pourries ». Bizarrement, pour un banquier, il est moins risqué de prêter 10 milliards de plus à Numericable-SFR pour racheter Bouygues Telecom que d’avoir prêté une quinzaine de milliards pour le rachat de 80% de SFR par Numericable (les 20% de Vivendi ont été rachetés récemment, 10% par la trésorerie de SFR qui a annulé les titres d’autocontrôle). En effet, moyennant 25 milliards d’euros, se constitue un groupe leader, qui pèse le même poids qu’Orange en France, et sur lequel les synergies sont particulièrement visibles. Sur 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires environ, récupérer 8% à 10 % de synergies est tout à fait à la portée du groupe, car, dans les télécoms, un seul réseau suffira, et il y aura, de surcroît, des rentrées d’argent via la vente d’une partie des antennes, des fréquences, des boutiques Bouygues Telecom à Free, qui a besoin de se renforcer rapidement, son accord d’itinérance avec Orange se terminant en 2018. Les emprunts contractés par Numericable-SFR paient des taux d’intérêt compris entre 4,35 et 5,62 % selon les tranches, Altice, plus endettée, paie entre 4,87 et 9,87 % d’intérêt, à fin 2014. Il sera donc possible, en serrant beaucoup les boulons, en récupérant de la trésorerie sur le dos des fournisseurs (ce qui crée une grosse polémique chez SFR), en différant de quelques trimestres les investissements dans les réseaux, voire en ne participant pas à l’appel d’offres sur les fréquences de la bande 700 MHz, de désendetter rapidement le groupe, de manière suffisamment ample pour rassurer les prêteurs, et pour pouvoir renégocier la dette, sur la base d’actifs consolidés, avec un résultat net positif, et un EBITDA supérieur à 4 milliards d’euros sur l’ensemble de l’année 2015.
Les banques ont prêté... avec des fortes contraintes.
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