La bouffonnerie de l’art contemporain.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Tous ceux qui s’intéressent à l’univers de l’art connaissent Nicole Esterolle, qui tient un blog remarqué pour dénoncer les différents scandales du moment dans ce domaine. Mais personne ne sait vraiment qui est Nicole Esterolle puisque c’est un pseudonyme utilisé depuis des années par une personnalité du secteur : « J’ai pris un pseudonyme parce que je ne voulais pas que ma notoriété dans ce milieu interfère avec les informations et les éléments de réflexion que je livre dans mes chroniques. C’est aussi une manière d’être plus libre dans ma formulation. D’ailleurs, beaucoup de gens connaissent mon identité ! »

L’art contemporain, c’est d’abord un circuit fermé entre des artistes qui font parler d’eux à coups de provocations, les fonctionnaires qui débloquent de l’argent public pour promouvoir ces œuvres et les milliardaires qui spéculent… Une énorme farce, une bouffonnerie au niveau international, mais qui prend une ampleur plus sensible en France, car on y gaspille carrément l’argent de nos impôts… Nicole Esterolle explique que «c’est à la fois simple et compliqué. Un jeu pervers s’est mis en place, une mécanique complètement tordue, qui fait que la bouffonnerie est transportée par les institutions, les médias et le grand marché de la finance. C’est le bouffon qui devient sérieux. On assiste à un retournement du sens qui fait que les principaux artistes du « financial art » sont des bouffons et sont reconnus comme tels. Maurizio Cattelan n’arrête pas de se moquer de ses collectionneurs : il n’arrête pas de ridiculiser le milieu qui l’a reconnu et, plus il le ridiculise et l’insulte, plus ce milieu le reconnaît et plus ce milieu valorise son travail... C’est un système complètement fou. Ceux qui participent à ce système sont généralement des fonctionnaires ou des spéculateurs, ce ne sont pas des gens qui aiment l’art pour ce qu’il contient. Ils aiment l’art en tant que vecteur de communication, en tant que producteur de commentaires et en tant que vecteur d’argent. Donc, plus l’art sera vidé de son contenu, plus il sera ridiculisé, plus il sera facile d’en faire un support de communication et de valorisation pour les gens qui l’achètent... C’est un jeu complètement pervers. Finalement, on tourne en rond, mais on génère une économie avec des fonctionnaires spécialisés dans l’art contemporain, des artistes et des collectionneurs : «C’est ce que j’appelle une béance : le rien est transformé en quelque chose, mais c’est surtout le rien qui attire des discours pour le remplir ! Le discours, cela fait de la médiatisation, de la communication et de l’argent… Ce qui est étonnant, c’est que l’appareil institutionnel, qui est à la remorque de l’appareil spéculatif international, tourne en rond sur sa propre vacuité. Tous les gens qui sont à l’intérieur forment une communauté fermée et il y a un phénomène de consanguinité. D’ailleurs, la reproduction par consanguinité donne des choses monstrueuses, c’est pourquoi nous entendons parfois des discours complètement délirants. Ces gens, qui sont dans les couloirs des ministères, forment une communauté relayée par les petites galeries subventionnées, il y en a toujours deux ou trois dans chaque ville de France qui dépendent de ce système. Tout cela accroché à l’enseignement de l’école des Beaux-Arts et des unités d’enseignement dans les universités».

Mais ne peut-on considérer l’art contemporain comme un art, puisque cela plaît à des amateurs et puisqu’il y a des acheteurs ? Pour Nicole Esterolle : «L’art contemporain n’est pas un art de la sensibilité intérieure, c’est un art de la posture et de la démonstration, mais cela peut être agréable à comprendre. Il y a des situations d’art contemporain que je trouve très drôles. Il faudrait comprendre ce qui plaît aux amateurs d’art contemporain. En général, il y a surtout une appartenance sociale ou professionnelle qui détermine leur goût et qui les empêche d’apprécier l’art comme il devrait l’être. Cela devrait être étudié, non pas par des historiens de l’art, mais par des psychologues ou des sociologues... Nathalie Heinich, sociologue au CNRS, décrit très bien cela, d’ailleurs. Il y a un vrai travail à faire pour comprendre ce phénomène, car c’est totalement démontable. Pour l’instant, on ne peut pas le faire, parce que c’est une question taboue. Si quelqu’un s’occupait de cela, il risquerait de se faire mal voir. D’ailleurs, il y a un truc qui marche très bien en ce moment : c’est de dire que les gens qui n’aiment pas l’art contemporain sont des ruraux, des ringards, des incultes, des pétainistes, des cathos intégristes et des hitlériens ! Je suis de gauche, j’ai toujours été à gauche et cela ne me dérange pas beaucoup… »

On observe aussi que cet art contemporain circule entre l’argent public et les milliardaires, en circuit fermé, et que les classes moyennes sont absentes : «On est dans un système ahurissant. On est dans une alliance entre le capitalisme et l’argent public. Ce sont des produits financiers internationaux, qui peuvent avoir quelquefois des soupçons de qualité artistique, mais l’argent public sert à valoriser des produits financiers internationaux. On met Versailles à la disposition d’un artiste du « financial art », des municipalités entretiennent à grands frais des petites galeries avec des petits artistes qui imitent l’esthétique financière internationale. C’est aussi une manière d’utiliser l’argent public pour favoriser la reconnaissance du foutage de gueule ! Il y a une alliance entre le soviétisme bureaucratique et le marché libéral des grandes galeries. Un directeur de musée ou un directeur de FRAC (Fonds régional d’art contemporain) ne va pas essayer de reconnaître un vrai artiste local, parce que cela va le dévaloriser de faire attention au plouc du coin. Il préférera aller dans une grande galerie parisienne, ou à l’étranger, parce qu’il va se sentir valorisé. Il y a un conflit d’intérêts permanent dans le système en place et c’est consubstantiel à l’art contemporain. Il faudrait attaquer la chose juridiquement et que la Cour des comptes mette son nez dans cette affaire…»

En conclusion, Nicole Esterolle souligne que «c’est un territoire de non-droit et il y a une dérogation aux règles juridiques, morales et esthétiques. Les politiques sont terrifiés car ils ont peur d’être taxés de ringards ou de fachos… »

«La bouffonnerie de l’art contemporain » de Nicole Esterolle est publié aux Éditions Jean-Cyrille Godefroy.

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