Submersion : comment gérer la montée du niveau des mers
LITTÉRATURE
Laurent Labeyrie est spécialiste de paléo-océanographie, il a été directeur de recherche au CNRS, professeur à l’université Paris Sud Orsay et membre de l’Institut universitaire de France. Il a collaboré aux rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et il a été invité par le président François Hollande à la grande conférence sur le climat qui doit se tenir à la fin de l’année. Laurent Labeyrie vient de publier un livre d’actualité, «Submersion : comment gérer la montée du niveau des mers», dans lequel il indique qu’il sera toujours possible de vivre au bord de la mer, mais à condition de savoir s’adapter. En effet, le réchauffement climatique se traduira par la fréquence accrue de phénomènes qui étaient jusqu’à présent exceptionnels. Par exemple, au lieu de subir une grande tempête, comme Xynthia, tous les dix ans, il faudra s’adapter à des inondations de plus en plus fréquentes : l’exceptionnel ne le sera plus. Dans son livre, il estime qu’avant la fin du siècle, il va falloir s’habituer à ce que le niveau moyen de la mer corresponde au niveau actuel des marées hautes.
Pour Laurent Labeyrie, «c’est une image, car cela va dépendre des endroits. Si l’on se met au Mont-Saint-Michel, avec des amplitudes de marées de l’ordre de 7 mètres, le niveau moyen ne va pas monter de 3 mètres ou de 3,50 mètres. Le GIEC a montré qu’avec le réchauffement actuel, si l’on ne fait pas un effort particulier pour le modérer, nous serons dans l’ordre du mètre. Au bord de l’Atlantique, cela pourra monter à 1,50 mètre ou 2 mètres et, si les glaces deviennent instables - on ne sait pas encore si c’est probable – la montée serait de 2 ou 3 mètres. Mais nous ne sommes pas encore capables de dire si cela se fera en 100 ans, 200 ans ou 300 ans. La montée totale du niveau marin sera de l’ordre de 3 o
u 4 mètres, mais cela se fera sur plusieurs siècles. Pour le siècle, les figures les plus raisonnables sont entre 1 et 1,50 mètre». Alors, face à la montée des eaux, peut-on encore vivre au bord de la mer ? «Pourquoi pas, si l’on a envie de courir des risques… Au cours des prochains vingt ou quarante ans, quel que soit le niveau de la mer, les accidents interviendront au moment des marées hautes, lorsqu’il y a des tempêtes et pendant des grands coefficients. Au pire, ce sera seulement quelques heures par mois. En Floride, actuellement, les Hollandais se font des fortunes en protégeant les immeubles de façon à ce qu’ils puissent résister aux hautes eaux. Le problème est totalement gérable, mais les gens ne savent plus gérer les risques ! Dès qu’il y a quelque chose, on entend : « C’est de la faute des autres, c’est de la faute du gouvernement, on nous a autorisés à construire alors que l’on n’aurait pas dû… »
Le risque lié à la montée du niveau de la mer rendra des terrains inhabitables uniquement dans certaines zones, lorsque des deltas s’enfoncent, ce qui entraînera un grand problème de migrations. Mais les personnes qui vivent dans des zones exposées en France, si elles en ont les moyens, peuvent se protéger. Il ne faut pas oublier qu’à Venise, tous les hivers, nous avons l’acqua alta avec l’eau qui monte. Donc, on ne met pas de prises électriques au ras du sol et on fait en sorte que les rez-de-chaussée ne soient plus habitables… Cela n’a rien à voir avec le Signal à Lacanau, qui est un immeuble construit sur une dune de sable. C’est un autre problème. La dune de sable n’a rien à voir avec la montée du niveau de la mer, les dunes de sable évoluent avec les tempêtes et les gens sont fous d’avoir été construire sur une dune de sable. Pour moi, il y a une folie collective, de la part des architectes, des investisseurs et des mairies, car on ne construit pas sur une dune de sable qui passe son temps à avancer et à reculer. Donc, il ne faut pas mélanger les deux phénomènes.
Dans son livre, il explique que cette élévation du niveau de la mer se traduira par le fait que l’exceptionnel - c’est-à-dire les grandes tempêtes avec des inondations - deviendra beaucoup plus fréquent : «C’est cela et, à moyen terme, l’exceptionnel sera de moins en moins exceptionnel... Beaucoup de gens se croient protégés derrière des levées de sable ou des jetées. À La Faute-sur-Mer, il y avait des rez-de-chaussée sans possibilité de se sauver au-dessus, dans une zone qui était sous le niveau des hautes mers, mais les gens se croyaient protégés par une jetée qui n’était pas capable de résister à une forte tempête. Si, au lieu de construire des maisons au rez-de-chaussée, les gens avaient construit des maisons sur pilotis, ils n’auraient eu aucun problème !» Ce qui est intéressant dans son approche, c’est qu’il ne nous incite pas à bouleverser notre mode de vie : «C’est ma philosophie. Je considère que l’homme a fait beaucoup de dégâts, depuis toujours, depuis qu’il est apparu sur la Terre. Mais il ne met pas en cause la vie sur la Terre, il fait des dégâts à son environnement or, avec un peu d’intelligence, on peut faire moins de dégâts. L’homme en est capable, à condition de réfléchir un peu avant d’agir. Je reproche à nos acteurs, économiques ou politiques, de ne pas suffisamment réfléchir aux conséquences de leurs actes à cinq, dix ou vingt ans. Avec un peu plus d’efforts, les choses se passeraient beaucoup mieux ! Je suis pragmatique. Je suis très content que les écologistes fassent le boulot de lanceurs d’alertes, parce que c’est important, mais je sais très bien que c’est une approche anti-économique. Jamais 90% des gens ne parviendront à défendre des points de vue écologiques, parce que l’on n’arrivera pas à faire vivre une société et on n’arrivera pas à faire tourner les usines. Il faut trouver des solutions pour que l’économie continue toujours. Il y a des choses à faire. Les écologistes ont parfois de bonnes idées, mais elles ne sont pas toutes bonnes...»
Enfin, il invite les collectivités à raisonner sur du très long terme et arrêter de rassurer l’électeur en lui construisant un muret de 4 mètres de haut : «C’est dans les deux sens, il faut éviter de rassurer sans penser au futur et éviter de catastropher les gens. Sinon, les gens ferment les yeux, c’est une forme de déni. Ils se disent que l’on ne peut rien faire et qu’il faut continuer comme avant. Lorsqu’il y a un vrai risque sur une zone, on peut peut-être voir avec l’architecte pour que la partie la plus basse de la maison ne soit pas une partie vitale en termes d’équipements, afin que les choses ne soient pas graves si l’eau entre dessous. Mais cela pose d’autres problèmes. Si l’on veut construire au bord de la mer, en appliquant les règles d’accès pour les handicapés, on ne pourra pas respecter la réglementation et se protéger des inondations. Derrière, ce sont des problèmes concrets qu’il faudra résoudre ». Un livre qui passionnera, et qui rassurera aussi, tous ceux qui habitent près des côtes, à l’année, ou en résidence secondaire, puisque Laurent Labeyrie nous explique clairement que la situation gérable, à condition de s’y préparer dès maintenant.
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