Les Extrafrançais

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Philippe Joutier a été inspecteur, puis directeur départemental, au ministère de la Jeunesse et des Sports, et il a été amené à travailler pendant longtemps dans des cités auprès des populations dites en difficulté. Dans son livre intitulé «Les Extrafrançais», il raconte ce qu’il a observé auprès des jeunes des quartiers. Le titre de cet ouvrage peut apparaître comme provocateur, puisqu’il induit qu’une partie de la population n’est déjà plus française : «C’est une satire sociale qui reprend certaines des expériences que j’ai vécues. En parlant d’extrafrançais, je fais une analogie avec les extraterrestres, on arrive à des mondes qui se connaissent, qui savent qu’ils existent, mais qui ont des modes de fonctionnement totalement différents. Finalement, je démontre à la fin du roman que les extrafrançais ne sont plus les jeunes des quartiers, mais que ce sera nous à court terme ! Nous continuons d’essayer de respecter notre système de valeurs et nos lois, mais tout cela tombe en morceaux…»

Ainsi, les milliards qui ont été investis dans la politique de la ville depuis des décennies n’auraient-ils servi à rien ? Réponse de Philippe Joutier : «C’est impossible à dire, on a effectivement mis beaucoup d’argent avec des théories tirées par les cheveux. Par exemple, on a évoqué l’urbanisme en se disant que les choses iraient mieux lorsque les barres d’immeubles s’écrouleraient… Ce n’est pas si vrai, on a même vu des jeunes regretter leurs barres d’immeubles. Il y a aussi ce grand paradoxe qui consiste à dire qu’il faut reconquérir les quartiers, mais ceux qui disent cela n’y vivent pas ! On est toujours dans l’injonction paradoxale dans les quartiers. J’ai connu de nombreux préfets et sous-préfets, des gens sérieux et convaincus de leur mission, qui expliquaient qu’il ne fallait surtout pas encourager le communautarisme. Et, pour ne pas encourager le communautarisme, on faisait des couscous parties dans les quartiers ! On arrive donc à un effet totalement inverse de celui recherché. Alors, tout cela a-t-il été inutile ? D’un point de vue purement scientifique, que se serait-il passé si l’on n’avait pas mis tout cet argent dans les quartiers ? La situation serait-elle pire ou meilleure ? Tout cela est très difficile à dire. Donc, à défaut de leur trouver du travail, on organise des fêtes pour les jeunes des quartiers, ils font du couscous, ils font des tags et tout le monde trouve que c’est très bien… Tout cela crée une espèce de calme social dans lequel on laisse plus ou moins proliférer l’économie occulte, notamment la drogue, et, tant qu’il n’y a pas trop de violence, tout le monde s’en accommode !»

Philippe Joutier a connu toutes les modes, y compris l’époque où l’on demandait aux policiers d’aller jouer au football avec les jeunes des banlieues : «Les policiers jouaient avec les jeunes pendant la journée et ils les coursaient la nuit… L’idée était de changer l’image de la police auprès des jeunes. Tout cela part de bons sentiments mais, au nom des valeurs républicaines, on refuse de les imposer à des gens qui nous mettent une pression terrible au nom de l’égalité des droits et des valeurs. Je suis un farouche partisan de l’inégalité des valeurs, car je dis haut et fort que toutes les valeurs ne se valent pas et les valeurs qui sont les nôtres doivent être défendues. Nous n’avons pas, au nom d’une égalité généreuse et humaniste, à tolérer des gens qui n’ont pas envie de nous tolérer».

Le livre de Philippe Joutier n’est pas agressif à l’égard des jeunes des banlieues, il y a même beaucoup d’humour dans les anecdotes qu’il rapporte. Il nous décrit une France qui ne ressemble plus à celle qu’il connaissait dans son enfance : «Le monde n’est pas blanc ou noir, beaucoup de ces jeunes m’ont amusé, ils ont des systèmes de régulation sociale qui leur sont propres et qui fonctionnent finalement assez bien. Ils ont une organisation tout-à-fait adaptée. Par exemple, sur la question de la vente de la drogue dans les allées, il y a un contrôle à l’entrée et un guichet au milieu, c’est une organisation qui fonctionne».

L’auteur évoque une nouvelle civilisation qui est en train d’apparaître sur le territoire français : «C’est pour cette raison que j’ai appelé mon livre Les Extrafrançais. Ils sont totalement intégrés, contrairement à ce que l’on dit, car l’État a un système de reconnaissance égalitaire de tous les systèmes de valeurs. Lorsqu’un ministre a dit que toutes les cultures ne se valaient pas, il y a eu un véritable tollé mais, sur le plan théorique, c’est vrai. Il ne nous viendrait pas à l’idée de vouloir imposer à tout prix nos valeurs dans une société musulmane, mais notre système de valeurs est pratique pour des gens qui n’entendent pas forcément le respecter».

Notons que Philippe Joutier ne parle pas beaucoup de l’islam dans son livre, car lorsqu’il était en poste, il n’a pas été confronté à ce phénomène aussi fortement qu’aujourd’hui : «En fait, ce sont des jeunes qui veulent consommer, mais qui n’ont pas les moyens de consommer, et ils utilisent des moyens détournés, comme le vol ou le trafic, pour consommer. On veut appliquer les règles de la République à des populations dont l’envie est de consommer sans trop se poser de questions. Là, où ils sont parfaitement intégrés, c’est qu’ils ont une grande compréhension de la justice. En plus, on tolère à ces populations des choses qui ne passent pas ailleurs… En France, on se fait arrêter sur la route pour un simple défaut d’éclairage, mais si vous roulez dans un quartier sans vos papiers avec une voiture volée, ce n’est pas le problème numéro un de la police… Elle ne vous arrêtera pas, par crainte d’une émeute. Ces jeunes retournent les valeurs de justice et de droit à leur profit. Donc, ils sont parfaitement intégrés, finalement. Lorsqu’un jeune va être emprisonné, toute son équipe vous expliquera exactement ce qu’il risque, comment il va faire, comment il va sortir et comment les choses vont se passer… Ils connaissent parfaitement notre système, donc ils sont parfaitement intégrés».

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