On a marché dans Pyongyang

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Pendant un an, Abel Meiers, son épouse et ses deux petits garçons ont été domiciliés au Compound diplomatique à Pyongyang. Ils faisaient partie des onze Français expatriés en Corée du Nord. Abel relate cette expérience dans un livre intitulé : «On a marché dans Pyongyang. En trottinette Place Kim Il Sung». Cet ouvrage est publié sous un pseudonyme car Abel Meiers a voulu protéger ses amis et contacts qui vivent encore dans ce pays communiste qu’est la Corée du Nord. Le livre raconte ce séjour d’une année dans le pays le plus fermé de la planète : «Libres de conduire et de circuler seuls dans la capitale la plus mystérieuse du monde, nous ramenons dans nos têtes des moments forgés par un choc culturel de puissance 12 sur l’échelle de l’absurde. Une simple partie de tennis, l’achat de spaghetti, une réunion de travail, un cours d’anglais, tout prête là-bas à rire ou à désespérer. Notre petite histoire s’est également frottée à la grande : Kim Jong Il est mort, plongeant le pays dans un deuil terrible...» Pour Abel Meiers, «ce n’est pas un livre de journaliste. C’est simplement un être humain qui raconte ses rencontres et je n’ai pas d’ambition journalistique ou politique. C’est un livre écrit à deux mains, c’est aussi ce que cache ce pseudonyme. Nous avons soulevé un côté du rideau. Je ne sais pas si c’est un rideau de velours ou un rideau de fer, mais maintenant, quand on voit les défilés avec des millions de personnes place Kim Il Sung, on voit aussi notre traducteur, M. Chol, notre chauffeur, Kim… Nous avions envie de voyager, nous recherchions le dépaysement et nous avons été servis, d’ailleurs... C’est le dépaysement extrême d’aller en Corée du Nord. C’est une expérience unique. En partant, nous n’avions pas en tête l’idée d’écrire un livre, simplement de découvrir un pays particulier, d’être un peu bousculés... Nous l’avons été, mais nous avons aussi été très agréablement surpris. C’était une expérience vraiment forte».

On imagine Pyongyang comme une grande ville froide, avec des larges avenues, des tours : «C’est aussi une ville où l’on peut sortir, aller au restaurant, croiser des gens. C’est ce que l’on essaie de montrer dans le livre. Cependant, le contact avec les locaux est très fortement déconseillé...» D’ailleurs, dans les hôtels, les touristes ne peuvent pas envoyer de courriels directement mais, pour 2 euros, ils les dictent à une employée, car tous les courriels sont lus : «Oui. Nous étions dans une situation particulière, puisque nous avons vécu là-bas. On pouvait circuler librement, on avait une voiture. Peut-être que notre appartement était sur écoute, mais si l’on n’y pense en permanence, on ne peut plus vivre. Après, on reste des Français, avec notre esprit critique et surtout un peu de recul sur tout ce que l’on voit. Les étrangers n’ont pas le droit de se mêler à la population dans l’autobus, le tramway ou le métro. On a pu prendre le métro, mais de manière touristique : c’était un voyage organisé entre deux stations de métro ! On n’a pas le droit non plus de prendre en photo des moyens de locomotion. Mais nous avions des beaux gros 4x4 pour circuler ! Il y a pas mal de choses assez anachroniques, mais on s’y fait très vite, parce que le jeu en vaut la chandelle. On a conscience d’avoir de la chance d’être témoin de ce qui se passe dans ce pays. En arrivant, on a tout de suite conscience d’être testé. On veut savoir qui vous êtes. Mais ils ont été très rassurés par mon statut de père de famille et, quand les enfants sont arrivés, c’était une formidable ouverture vis-à-vis des autres».

Dans son livre, l’auteur décrit les locaux avec lesquels il est en contact, comme son chauffeur ou son traducteur, mais on ne ressent pas de réelle complicité : «Oui, parce qu’il y aura toujours un Kim entre nous... Il y a un côté assez fondamentaliste dans cette manière de penser. J’étais très triste de quitter certaines personnes là-bas, donc nous étions assez proches, mais il y aura toujours quelque chose entre nous, une sorte de croyance très forte qu’ils ont et qui constitue une barrière». Finalement, en lisant le livre, on n’arrive pas à savoir si ces gens sont sincères ou non dans leur dévotion affichée à l’égard du régime : «C’est très compliqué à comprendre. J’étais là-bas lors du décès de Kim Jong Il et mes amis en France m’envoyaient des messages en me disant : «C’est la grande comédie !» Mais j’ai été très perturbé, parce que j’ai vu des gens qui avaient l’air sincèrement tristes. J’ai ressenti un réel bouleversement, c’est clair. Mais après, est-ce de la tristesse ou de la peur, je ne sais pas. Ils ont aussi peur de l’avenir. Ce qui est incroyable, c’est qu’il n’y a aucune faille. Dans une discussion, il y a jamais quelqu’un qui va lâcher au bout d’un moment et se mettre à critiquer le pouvoir, comme cela peut être le cas dans d’autres pays. Par exemple, je suis allé à Cuba, en tant que touriste, et les gens arrivent quand même à se lâcher : «On ne peut rien faire dans ce pays !» En Corée du Nord, ce n’est pas le cas. J’ai beaucoup tourné dans la ville... J’ai essayé d’aller dans des endroits fréquentés par des locaux, j’ai essayé d’ouvrir les yeux et je n’ai absolument pas pu constater ce type de démarche. D’ailleurs, cela reste quand même une énigme pour moi. Ce n’est pas apparent».

Finalement, le matraquage psychologique est d’une efficacité redoutable : «Oui, c’est assez efficace. Après, je ne sais pas dans quelle mesure les gens se protègent. Peut-être que tout cela se transforme en convictions réelles, parce qu’ils n’ont pas d’autres choix. Maintenant, il y a un réel esprit nationaliste, ils ont le sens de la nation, mais on n’en sait jamais plus». En lisant le livre, on ne perçoit aucune joie de vivre dans ce pays, il ne décrit aucun lieu de fêtes : «Oui, mais nous n’avions sans doute pas accès à ces lieux. Il y a quand même des lieux de rencontre, on peut aller au restaurant et les gens boivent beaucoup et fument beaucoup. Lorsque les beaux jours reviennent, les gens se retrouvent dans les parcs, les grands-parents sont de sortie et les enfants récitent des poésies. Évidemment, ce n’est pas la grande fête ! Mais l’année de notre présence, Kim Jong-un avait décrété que ce serait une année festive et ils ont beaucoup mis en avant les parcs d’attractions avec des manèges. À Pyongyang, il y avait quand même une vie qui semblait presque parfois normale. Mais le presque est très important ! Une fois, en arrivant au bowling, nous étions assez surpris car il y avait beaucoup de monde. On aperçoit quelqu’un avec un énorme appareil photo et, lorsqu’il est parti, il n’y avait plus personne… Finalement, c’était pour la propagande ! On est toujours étonné de quelque chose dans ce pays». Un livre qui permet de mieux comprendre la vie quotidienne à Pyongyang sans pour autant pénétrer dans la vie quotidienne des Coréens du Nord. Cela restera toujours un grand secret…

«On a marché dans Pyongyang. En trottinette Place Kim Il Sung» d’Abel Meiers est publié aux Éditions Ginkgo.

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