Richie

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Alcool, drogues, orgies, transgressions… La vie incroyable de Richard Descoings au cœur des cercles du pouvoir… Le nouveau livre de Raphaëlle Bacqué, journaliste et grand reporter au Monde, figure dans le classement des meilleures ventes. En découvrant «Richie», le lecteur n’ignorera plus rien de la personnalité complexe de Richard Descoings. On se souvient que l’ancien directeur de Sciences-Po avait été retrouvé mort le 3 avril 2012 dans une chambre d’hôtel de New York. Disparu à l’âge de 51 ans, il était proche de tous les pouvoirs et avait des amis dans tous les milieux. Il était notamment proche de Dominique Strauss-Kahn, de Nicolas Sarkozy, mais aussi d’Alain Juppé. En effet, ce dernier lui avait confié la direction de l’école la plus prestigieuse de France lorsqu’il était Premier ministre, malgré les passages de l’intéressé dans des cabinets mitterrandiens. En 2009, Nicolas Sarkozy lui avait proposé le ministère de l’Éducation nationale, mais Richard Descoings avait refusé.

L’ouvrage de Raphaëlle Bacqué nous permet surtout de découvrir un personnage hors du commun, qui n’avait pas de limites : alcool, drogues, orgies… « Effectivement, c’est une vie très romanesque. C’est un personnage tumultueux, haut en couleur, qui traverse plusieurs milieux, celui des élites françaises, le milieu de la nuit gay, le milieu des militants, celui des étudiants… À travers lui, on peut retrouver un bout de notre époque et de la société française » explique Raphaëlle Bacqué. Finalement, c’est la génération des «Nuits fauves», trente ans plus tard, lorsqu’ils ont réussi leur vie… Pour la journaliste : «C’est vrai, il y a les «Nuits fauves», mais aussi pas mal de grands sujets balzaciens, avec ces ambitieux qui traversent Paris et qui utilisent les codes sociaux des élites. Ce sont des gens qui comprennent parfaitement les clés de la réussite, qui jouent, qui transforment parfois la société, mais qui s’y brûlent aussi. Richard Descoings était quand même le directeur de l’école du pouvoir, l’école d’où sont sortis des présidents de la République, la moitié des ministres du gouvernement, des avocats, des patrons, des journalistes… Il a également fait entrer les jeunes gens de banlieue à Sciences-Po. Il y a aussi cette facette méconnue, celle de ce gay flamboyant qui a milité à Aides au moment de la lutte contre le sida… Tout cela en fait un personnage assez universel. Évidemment, ce milieu a évolué, il est beaucoup plus visible qu’avant et l’histoire de Richard Descoings est aussi celle de la visibilité des homosexuels. Je trouve intéressant de raconter comment a évolué ce milieu, mais ce n’est pas vraiment un milieu, il faut surtout parler des milieux… Richard Descoings a traversé plusieurs communautés : celle qui se cache au Conseil d’État, jusqu’aux gays militants qui luttent contre le sida, en passant par le flamboyant qui s’affirme « premier pédé de Sciences-Po ». C’est aussi celui qui épouse une femme à la mairie en grande pompe… Ce sont des milieux que Richard Descoings a traversés, c’est passionnant, c’est notre société. C’est une histoire moderne avec cette émancipation sexuelle et cette provocation. »

Il y a les nuits gays, mais aussi cette transversalité entre tous les courants politiques. Il avait des amis au PS et à l’UMP, mais c’était un génie de la provocation ! Il avait appelé avec humour l’association des gays de Sciences-Po « Plug n’Play » et, avant de prendre l’avion pour New York, il avait envoyé un SMS à ses amis en envisageant ses obsèques  : «Rien pour le cancer, tout pour les fleurs !» Raphaëlle Bacqué reconnaît qu’il y a de l’humour, «il y a aussi la volonté de choquer le bourgeois, il y a aussi une provocation plus créative. Il disait souvent que pour créer, il faut être déviant. Il n’a cessé de l’être. C’est sans doute grâce à cela qu’il a pu révolutionner une institution aussi classique que cette école du pouvoir qu’est Sciences-Po. C’est aussi un homme qui joue sur tous les tableaux. Il est déviant et original, et en même temps il possède et joue avec tous les codes sociaux. Il appartient aux grands corps de l’État, il est aussi dans les dîners du Siècle, le cœur du pouvoir. Il n’est pas que dans les back rooms… C’est le fait d’avoir compris le fonctionnement de la société française et de ses élites qui lui permet aussi d’être transgressif. » Homosexuel revendiquant le titre de «premier pédé de Sciences-Po», il était aussi marié à une femme qu’il aimait... Il est très difficile de se mettre à la place de son épouse, qui savait quelle était sa vie. Comment pouvait-elle supporter cela ?

Pour Raphaëlle Bacqué, «il faut revenir à des choses simples : elle l’aime et il l’aime. Ce n’est pas un mariage de convenance, c’est une véritable histoire. En rencontrant beaucoup d’homosexuels qui gravitaient autour de Richard Descoings, j’ai pu constater qu’il n’était pas le seul à être marié. J’ai vu pas mal d’homosexuels mariés pour des raisons de statut social, mais aussi parce qu’ils avaient rencontré une femme qui comprenait et cela ne les empêchait pas du tout d’aller dans des soirées où ils n’étaient qu’entre hommes. Effectivement, pour Nadia Marik, ce qui frappe, c’est sa grande tolérance et elle souffre quand même de cette situation. Descoings a une forme de cruauté, parce qu’il impose aux autres ce qu’il est. Il impose cela à sa femme, mais il impose aussi à Guillaume Pepy d’être le témoin de son mariage. Il y a une forme de perversité ou de volonté de mesurer, comme un enfant, l’amour qu’on lui porte. » Le soir de sa mort, après une soirée chez le joueur d’échecs Gary Kasparov, il était rentré à son hôtel avec deux gigolos qu’il avait trouvés sur un site d’escort boys. Mais, selon les enquêteurs, cet élément ne serait pas lié à son décès. La journaliste dresse le portrait d’un homme charismatique et paradoxal : il fréquentait les couloirs de l’Élysée et les associations gays dans les bars du Marais... Il abusait de l’alcool et de la cocaïne... Mais tout cela n’empêchait pas Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ou Christine Lagarde de considérer Richie - tel était son surnom - comme le plus brillant de tous…

« Richie », de Raphaëlle Bacqué, est publié chez Grasset.

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