Lemont Mint, un printemps arabe
LITTÉRATURE
Emmanuel Razavi nous emmène dans le quotidien des journalistes qui ont couvert le printemps arabe. La fin est terrible, car l’auteur raconte une prise d’otages en Syrie, avec un journaliste qui se fait tuer et une autre journaliste, qui est en Jordanie, qui se fait violer et tuer. Il souligne que ce livre est un roman, mais quand même inspiré de faits réels : « J’ai été grand reporter pendant de nombreuses années, j’ai couvert de nombreux conflits et j’ai eu la chance de vivre au Moyen-Orient pendant plusieurs années. Ce genre de choses est inspiré de faits tragiques qui ont pu arriver à certains confrères et consœurs. Je me suis inspiré de choses vues au Moyen-Orient et c’est à partir de ces moments que j’ai décrit cette réalité du Proche-Orient aujourd’hui, sans oublier les sévices que peuvent subir les journalistes locaux, puisque je parle aussi du sort qui est réservé aux journalistes arabes, que l’on appelle les fixeurs, et qui servent de guides et d’interprètes aux reporters. » Ces fixeurs jouent parfois un double rôle, comme on le découvre aussi dans cet ouvrage : « C’est à l’appréciation de chacun dans le livre, parce que j’ai tenu à rester ambigu sur le rôle du fixeur. Lui-même doit souffrir du rôle des bandes islamistes. Ces dernières années, depuis 2005 en Afghanistan, certains fixeurs étaient menacés par les mouvements islamistes et ils ont parfois été obligés de jouer un double jeu. Ils n’avaient pas le choix quand on menaçait leurs enfants et leurs femmes. Mais il faut savoir que ces fixeurs sont souvent des journalistes locaux qui nous aident beaucoup dans nos reportages et j’ai voulu leur rendre hommage. »
Dans le livre d’Emmanuel Razavi, le chef d’Al-Nosra explique que le fixeur a trahi les journalistes : « C’est ce qu’il dit, mais ce n’est peut-être pas la vérité… Les islamistes tentent toujours de mettre la pression sur les otages et de faire croire aux gens qui vont négocier la libération des journalistes qu’ils ont géré leur opération de A à Z avec des complices partout… Cependant, c’est à chacun de se faire son idée. Personnellement, je tiens quand même à leur rendre hommage, car nous ne pourrions pas travailler sans eux. » Emmanuel Razavi est donc grand reporter, il a fait Sciences Po, il a couvert l’actualité pour de grands médias comme Paris Match, Arte, M6 ou Valeurs Actuelles. Il a vécu longtemps au Moyen-Orient et les cent premières pages de son livre permettent de se baigner dans l’ambiance de ces pays : « Il était important de montrer l’envers du décor, c’est-à-dire le côté dangereux du Moyen-Orient, mais aussi son côté voluptueux. Je me suis beaucoup inspiré de ce que j’ai vécu en Afghanistan ou au Qatar. Souvent, on perçoit le Moyen-Orient comme étant extrêmement romantique. Oui, l’Orient c’est romantique et voluptueux, mais l’envers du décor ce sont des gens qui versent dans l’islamisme plus radical. Je suis d’origine iranienne moi-même, je connais donc particulièrement bien cette région et j’ai toujours été étonné de voir qu’on la regardait à travers un prisme extrêmement romanesque. J’ai voulu raconter l’envers du décor et la vie quotidienne des journalistes. Mais il y a aussi une douceur, qui peut laisser la place d’une façon extrêmement brusque à l’hyper violence.
Le livre est construit de cette manière. » Aujourd’hui, la vision des occidentaux sur le Moyen-Orient a beaucoup évolué : « De nombreux écrivains ont façonné une image du Moyen-Orient qui n’existe pas du tout. On est en train de se rendre compte, de façon extrêmement violente, que cette vision douce de l’Orient laisse la place à une vision extrêmement violente. Les choses ont commencé avec la révolution iranienne. On est en train de tomber dans un autre cliché. Pendant presque cent ans, le cliché de l’Orient voluptueux était tenace, aujourd’hui on est dans la brutalité, le terrorisme et l’islamisme… Mais ce n’est pas que cela ! Il y a aussi une forme d’humanisme en Orient. Toutefois, le sourire de l’après-midi peut se transformer en prise d’otage le soir… C’est aussi cela la réalité de l’Orient. » L’ouvrage est passionnant parce qu’il permet de découvrir la réalité quotidienne de ces pays.
Plusieurs chapitres du livre permettent aussi de mieux connaître Doha, dont on a souvent l’image d’une grande ville très moderne, mais Emmanuel Razavi nous décrit finalement un village : «Tout le monde s’épie, tout le monde se connaît… C’est à la fois une grande ville et une toute petite ville. C’est une petite ville, parce que tous les expatriés se côtoient. Ils habitent tous dans le même quartier et cela crée un phénomène de village où tout le monde sait tout sur tout le monde. Comme on s’ennuie, il y a de nombreux ragots et des histoires d’amour. C’est aussi cela ce que j’ai voulu montrer. Quand on vit dans un pays, avec une certaine pression, l’exutoire reste la drogue et le sexe. Mes personnages principaux sont des journalistes de guerre et il y a toujours cette peur de la police secrète ! D’ailleurs, il y a eu des histoires dramatiques au Qatar avec des expatriés qui ont eu des liaisons avec des femmes qataries. Très rarement, ils ont réussi à les épouser et très souvent ils ont été obligés de quitter le pays. L’un d’entre eux a même fini exécuté dans le désert il y a quelques années ! Dans mon équipe, un journaliste vivait dans un grand appartement avec une autre journaliste américaine, mais ils n’étaient pas mariés et ils ont été dénoncés. Nous avons été obligés de réagir extrêmement vite pour éviter le drame. Ils ont même été menacés d’expulsion… Quand vous vous mettez dans la peau de journalistes qui vivent à Doha, il y a la pression, des moments d’accalmie et des moments de volupté. Ces gens sont touchés par la violence de la guerre, qui n’est pas très loin et, dès qu’ils se retrouvent dans un endroit où ils peuvent avoir accès à des exutoires, ils tombent dedans. J’ai vu cela tout au long de ma carrière et beaucoup de mes confrères qui ont lu le livre s’y sont reconnus… »
Le livre d’Emmanuel Razavi s’intitule Lemon Mint, alors pourquoi ce titre ? «C’est une boisson que l’on boit dans tout le Moyen-Orient, les grands restaurants et les hôtels, une boisson qui associe le citron et de la menthe pilée. C’est la boisson que l’on sert à l’apéritif. C’est un mélange qui est à l’image de l’Orient, parce qu’il est difficile de ne pas goûter cette boisson qui mélange des saveurs très douces à des saveurs très amères… »
« Lemon Mint, un printemps arabe » d’Emmanuel Razavi est publié chez Dhow Editions.
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