L’amour de Dieu et le pardon
LITTÉRATURE
Pour la première fois, un ancien prêtre condamné pour des agressions sexuelles témoigne dans un essai autobiographique. Il y évoque le rouleau compresseur de la justice et les dysfonctionnements de l’institution ecclésiastique face aux atteintes sexuelles perpétrées sur des mineurs. Cet ouvrage est publié sous le pseudonyme de Tadig Fulup. En abordant un thème si sensible, il n’est pas question pour nous de mettre en cause l’Église catholique. La pédophilie a malheureusement toujours existé et les dérives ont été observées dans les mêmes proportions dans des milieux accueillant des enfants, par exemple des colonies de vacances, et au sein des familles. Alors, pourquoi donner la parole à Tadig Fulup ? Celui-ci insiste sur le fait qu’il avait déjà commis de telles agressions avant son ordination et que son objectif est de faire en sorte que son histoire ne puisse se répéter. Cet homme a été jugé et condamné. Notre journal a pour socle éditorial la liberté d’expression, qui implique celle de débattre de tous les sujets. La police et la justice ont fait leur travail et nous ne sommes ni policiers ni juges, Tadig Fulup est considéré comme ayant réglé sa dette à la société terrestre. Quant à Dieu, Tadig Fulup explique qu’il a sollicité son pardon… Alors pourquoi cette démarche ? « J’ai voulu témoigner de ce que j’avais vécu, de cette période pédophile qui, en réalité, a précédé mon ordination sacerdotale. J’ai commencé par avoir cette orientation avant mon ordination et elle s’est poursuivie pendant trois ans après mon ordination, ce qui nous amène au début des années 80. Lorsque cette période, que je peux qualifier de pédophile, était achevée, sont arrivées en 2000 les accusations pour lesquelles j’ai été condamné ». Mais cette orientation n’a-t-elle pas constitué un frein avant de rejoindre l’Eglise ? Tadig Fulup répond : « Elle aurait dû être un frein, mais je n’en avais pas une très vive conscience. À l’époque, j’étais mineur. J’ai compté une dizaine d’attouchements sur cinq ans, mais je n’aurais pas dû être ordonné dans les conditions psychologiques dans lesquelles j’étais.
L’objectif de ce livre, c’est qu’une histoire comme la mienne ne puisse pas se reproduire. On ne devrait pas ordonner des personnes qui ne sont pas dans la pleine possibilité d’assumer le célibat sacerdotal dans la chasteté. L’Eglise a pris depuis plusieurs années de nombreuses mesures et on peut penser que cela ne se reproduira pas trop souvent, parce que l’on ne peut jamais dire jamais. C’est aussi un cri de douleur face à la façon dont l’Eglise m’a chassé du presbytère. Évidemment, cela paraît normal pour beaucoup de monde, mais cela ne m’a pas convaincu. Parce que mon arrestation a été l’occasion pour moi d’un véritable changement intérieur. » Alors, comment éviter que de tels faits ne se reproduisent ? « Au niveau du séminaire, des mesures ont été prises, ce qui n’était pas le cas de mon temps. À l’époque, il n’y avait pas les mesures d’accompagnement qui ont été mises en œuvre depuis quelques années et qui permettent d’aller réellement au cœur de la réalité humaine. » Pour l’auteur, « ce livre est une remise en cause et surtout une confession de ce que j’ai vécu. Une vie de pécheur, mais aussi de pécheur pardonné. C’est l’histoire de ce que le Seigneur peut faire dans la vie de quelqu’un… Il est impossible de se mettre dans la peau des victimes et d’imaginer ce qu’elles ont pu vivre, de savoir où elles en sont. C’est un mystère que je porte dans la prière et dans mon cœur. Je veux témoigner aussi de la façon dont l’Eglise gère ces questions face à la panique morale qui a été déclenchée il y a quelques années après les affaires qui se sont multipliées. »
En tant que prêtre, il a aussi conscience que l’Eglise catholique a dû affronter des campagnes de dénigrement et de caricatures…Par exemple, Charlie Hebdo ne s’est pas privé d’en rajouter sur les prêtres pédophiles : « Oui, même en caricaturant le Pape. Ce journal a été absolument odieux. C’est l’anticléricalisme bien républicain, ce n’est pas nouveau. Les anticléricaux trouveront matière à argumenter, mais ils trouveront prétexte à tout. Je m’adresse à ceux qui sont sensibilisés à cette question de la pédophilie et surtout aux responsables de l’Eglise. » Il y a une question d’actualité, le mariage des prêtres : « Le mariage des prêtres n’a rien à voir avec la pédophilie. Les pédophiles se recrutent essentiellement au sein des familles. La pédophilie est en majorité une affaire intra-familiale. Donc, le célibat des prêtres n’a rien à voir là-dedans. Personnellement, je suis plus un pédophile qui est devenu prêtre, qu’un prêtre qui est devenu pédophile. Mon sacerdoce n’a rien à voir avec cela. Le célibat des prêtres, c’est un cadeau que le Seigneur fait à son église latine. On pourrait très bien imaginer que les prêtres fussent mariés, comme ils le sont dans certaines églises d’Orient, mais ce n’est pas le choix de l’église latine. J’ajoute que cela ne changerait absolument rien. Toutes les questions de mœurs sont souvent des chevaux de bataille qu’utilisent ceux qui veulent affaiblir ou combattre l’Eglise. Son plus grand ennemi est à l’intérieur, comme le plus grand ennemi de chacun de nous est aussi à l’intérieur… Certains voulant transformer l’Eglise en une sorte d’ONG humanitaire… Je veux aussi témoigner que le Seigneur nous aime au-delà que tout ce que l’on peut imaginer. La force de l’amour de Dieu est plus grande que notre cœur ».
En quatrième de couverture, la conclusion est : «Il nous adresse avant tout une parole de croyant ». C’est un témoignage de foi : « La foi peut sauver le monde, aucun péché n’est irrémissible, l’amour de Dieu est infini et cette souffrance, cette croix que je continue à porter, est le chemin de la paix et de la joie spirituelle. Mon arrestation a été l’œuvre du Seigneur dans le sens où elle a changé mon cœur et mon regard sur les autres. Dans le monde de la justice, je me suis aperçu que nous étions tous semblables. A l’intérieur ou à l’extérieur d’une prison, il n’y a pas d’un côté les mauvais et de l’autre les bons, nous sommes tous des frères. J’aimerais que mes compatriotes considèrent les détenus comme nos frères. Jésus est mort entre deux bandits et le seul saint qu’il ait canonisé était un criminel... » Dans cet ouvrage, Tadig Fulup fait aussi part de ses convictions : breton et catholique : « Je suis plutôt traditionaliste puisque je suis entré à Ecône avec Monseigneur Lefebvre, un homme extrêmement impressionnant que j’ai beaucoup apprécié. Je suis entré à Ecône par amour de l’Église catholique romaine et je suis sorti d’Ecône pour les mêmes raisons. Mais c’est en sortant d’Ecône que j’ai perdu mon âme. Je me suis retrouvé seul, dans un contexte qui m’était assez étranger. Je me suis posé la question de savoir si les choses auraient tourné différemment si j’étais resté chez les traditionalistes… Mais quand vous avez une faille intérieure, elle peut ressortir à tout moment, dans n’importe quel contexte. Je crois que c’était mon chemin de croix. Je regrette surtout d’avoir fait souffrir, je pense d’abord aux victimes, à toutes les personnes qui ont souffert. »
« Tout est bien ! » de Tadig Fulup est publié aux éditions Les Sentiers du Livre.
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