Qui a peur du petit méchant juge ?
LITTÉRATURE
Vice-président du pôle antiterroriste du Tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic est un expert des filières islamistes. Il est notamment l’auteur de deux ouvrages très remarqués, « Au cœur de l’antiterrorisme » et « Terroristes » (2010 et 2013). Dans son dernier livre, intitulé « Qui a peur du petit méchant juge ? » il nous propose un voyage aussi riche que personnel dans l’histoire et les arcanes de la justice.
Dans cet ouvrage, Marc Trévidic sort du style littéraire plus traditionnel que l’on pourrait attendre d’un magistrat qui évoque son métier, puisqu’il s’agit d’un roman à clefs avec des énigmes… On ressent une volonté de sa part de s’exprimer, tout en respectant le devoir de réserve inhérent à sa fonction : «Oui, le problème d’écrire, quand on est magistrat, sur la justice ou son travail, c’est qu’il faut toujours trouver des moyens de faire passer des messages un peu subliminaux et aussi mettre des choses au point. Il faut trouver la manière d’enrober les choses pour que le message soit compris, sans que cela apparaisse comme un règlement de comptes ou un étalage d’affaires... »
Un magistrat s’exprime normalement très peu mais pour lutter contre le terrorisme, mais il faut quand même faire de la pédagogie pour expliquer dans quel monde nous vivons. Le juge Trévidic souligne : «Ce qui m’a surpris dans l’antiterrorisme, quand je suis arrivé en 2000, c’est ce côté très occulte et très obscur. Les Français n’avaient pas le droit de comprendre comment les choses se passaient. En fait, on se rend compte que la lutte contre le terrorisme concerne tout le monde. Il y a quelques années, les gens ne s’en rendaient peut-être pas bien compte. Aujourd’hui, malheureusement, ils s’en rendent compte, notamment avec tous ces départs massifs de jeunes vers la Syrie et l’Irak. Comme nous rendons la justice au nom du peuple français, la justice antiterroriste est aussi rendue au nom du peuple français, ce qui nécessite de lui expliquer comment les choses se passent. Sinon, lorsqu’il y a un attentat, les gens sont très surpris et se posent beaucoup de questions. Donc, il faut prendre les devants, mettre les choses à plat, dire ce qui ne marche pas et ce qu’il faut améliorer. En effet, nous sommes manifestement devant un problème de société. Ce n’est pas simplement un problème de juge dans sa tour d’ivoire sur l’île de la Cité à Paris !»
C’est aussi pour cette raison que ces livres sont des succès de librairie : «Le terrorisme n’est pas un jeu pour les enfants ! Il y a une face noire très forte. Le terrorisme est très politisé. Ce sont des rapports entre les États, ce sont des histoires d’argent, des histoires d’influence et de pouvoir… Le terrorisme est né avec le terrorisme d’État, puisque des États manipulaient des groupes - je pense à Copernic ou à la rue des Rosiers - on sait que ces groupes étaient sponsorisés par des États. Donc, il fallait que tous ces États se parlent pour négocier. Le terrorisme est né comme une continuation de la politique par d’autres moyens. Il y a eu beaucoup de morts et beaucoup de dégâts, mais on a fait des petites affaires entre ennemis. C’est une phase du terrorisme qui est plutôt abjecte mais, heureusement, on semble être un peu sorti de là, c’est-à-dire de l’idée que lorsque l’on tue des Français, il faille à tout prix négocier plutôt que de punir les coupables. Cela est un peu passé de mode. Il y a toujours un danger pour que l’on y revienne, d’ailleurs… Aujourd’hui, on n’a plus personne avec qui négocier ! On ne peut pas négocier avec l’État islamique, sinon on le ferait… Les États essaient toujours de trouver des solutions à l’amiable face à ce genre de phénomènes. Mais là, il n’y en a pas, puisque l’on ne peut pas négocier avec une idéologie de cette sorte».
Comment analyse-t-il les événements d’aujourd’hui avec ce nombre important de jeunes qui partent en Syrie ou en Irak : «On est dans le lavage de cerveau, une espèce de mirage d’un État islamique qu’on leur fait miroiter et où ils vont pratiquer le «vrai» islam, comme s’il y avait un vrai ou un faux islam ! On leur explique que l’on appliquera la charia et que les choses seront très claires. Ils seront débarrassés de toutes les turpitudes du monde occidental... Donc, ils ont une vision totalement archaïque de leur religion. Ils sont tout-à-fait prêts à utiliser la violence pour arriver à leurs fins. Il n’y a pas de but à cela. Croire que l’on peut discuter avec l’État islamique, c’est complètement absurde! Que voulez-vous négocier avec ces gens-là ? On vous laisse une partie de l’Irak et de la Syrie ? Mais ce sera toujours plus, puisque c’est dans leur philosophie de s’étendre et de répandre partout leur vision de l’islam. Donc, en fait, il n’y a pas de fin. C’est une guerre qui ne dit pas son nom. J’appelle cela la guerre en temps de paix, parce que l’on n’ose pas parler de guerre. Même au Mali, on parle d’une opération de maintien de la paix... On a donc un peu peur des mots, malgré tout. La vraie problématique, c’est l’attrait de tout cela vis-à-vis de nos jeunes. Si c’était simplement une menace extérieure, ce serait résolu, mais on sait que c’est bien plus compliqué. Il y a une idéologie qui est à la mode et qui attire beaucoup de monde, beaucoup de jeunes… Ce pouvoir de séduction nous échappe. Tous les parents, y compris ceux de jeunes Français convertis, qui voient en quatre ou cinq mois leur enfant se métamorphoser littéralement et se couper complètement de leur culture occidentale, sont les premiers témoins de la puissance de cette idéologie. C’est là qu’il faut travailler. Lutter contre l’islamisme, cela ne se fera pas en deux, trois ou cinq ans. On en a pour dix ou quinze ans, à condition de s’y mettre maintenant !»
Comment comprendre ce qui se passe dans la tête de ces jeunes ? «C’est clair, on n’arrive pas à se mettre dans leur peau. Mais, sur le mécanisme, on commence à comprendre qu’il y a une certaine haine en eux, une certaine volonté de revanche vis-à-vis d’une société qui les a laissés. Ils ont envie de devenir quelqu’un et de se venger de ce modèle occidental. Il y en a d’autres qui recherchent une certaine protection. Cela peut paraître curieux, mais je retrouve très souvent, chez les jeunes femmes, ces mêmes mots : « La vie moderne est compliquée... Il est compliqué d’être une jeune femme avec une culture mélangée, occidentale et maghrébine... Le marché du travail est difficile… »
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.