Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l’islamisme.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Randa Kassis est une femme au courage exceptionnel. Elle est la fondatrice du Mouvement de la société pluraliste en Syrie et elle a obtenu un siège au Conseil national syrien (CNS), au nom de la Coalition laïque syrienne. Mais elle en a été exclue, pour avoir été la première à évoquer la menace islamiste au sein de l’opposition syrienne. À l’époque, personne ne voulait l’écouter… Aujourd’hui, les faits démontrent qu’elle a eu raison avant tout le monde. Or, bien qu’elle soit une opposante à Bachar el-Assad, elle ne préconise plus son départ - du moins dans le contexte actuel - mais la mise en place d’un gouvernement d’union nationale, afin d’éviter la prise de Damas par les islamistes. Randa Kassis vient de publier, avec Alexandre del Valle, essayiste et consultant en géopolitique, « Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l’islamisme ».

L’ouvrage est passionnant, car les auteurs démontrent que le chaos syrien est devenu l’épicentre d’un conflit globalisé qui oppose à la fois les musulmans sunnites aux chiites, et le nationalisme arabe à une utopie califale aux ambitions planétaires. Il existe des solutions pour lutter contre le « totalitarisme vert », mais il convient de faire preuve de pragmatisme et surtout de connaissance de cette menace. Randa Kassis rappelle l’histoire de la Syrie afin de nous permettre de comprendre pourquoi cet Etat ne peut pas être présenté comme un pays arabe et musulman : « Il y a une identité pluraliste qui est liée à l’histoire de la Syrie et je souhaite défendre toutes les identités qui se trouvent en Syrie. Pour comprendre la complexité de cette société, il faut rappeler que la conquête musulmane est en réalité une invasion pour certains peuples, comme le peuple kurde, assyrien ou syriaque. La Syrie, ce n’est pas une majorité et des minorités, mais des peuples qui sont là depuis des milliers d’années, qui ont été envahis par les musulmans, et l’identité de ces peuples a été effacée. C’est pour cette raison que je suis pour un État fédéral afin de préserver l’identité de chaque peuple qui se trouve en Syrie. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas une majorité dans ce pays, mais seulement des minorités».

Elle reproche à Bachar el-Assad de ne pas avoir su saisir l’opportunité du printemps arabe pour s’ouvrir au monde et au pluralisme : «Le problème de Bachar el-Assad, ce n’est pas d’être le fils de Hafez, c’est le problème de la culture orientale et syrienne qui est basée sur la religion. On ne peut pas parler de changement sans parler d’un changement de culture et de mentalité, en s’ouvrant sur les autres et sur la perception de chaque individu. C’est un chemin de longue haleine, avec des priorités pour chaque étape. Aujourd’hui, je ne sais pas quel est le pourcentage de la population syrienne qui veut le départ de Bachar el-Assad. Personnellement, je le souhaite, mais j’estime que l’on ne peut pas demander cela aujourd’hui, face à la montée des islamistes. Nous voyons tous les atrocités de ces islamistes de Daesh ou d’Al-Nosra et certains continuent de nous parler d’un islamisme modéré ! Pour moi, l’islam modéré, cela n’existe pas puisque l’objectif d’un islamiste est d’instaurer un État islamique, avec la charia et toutes les atrocités… Donc, islam modéré ou islam radical, le chemin reste le même…»

Randa Kassis est à l’origine d’un parti politique, le Mouvement de la société pluraliste, et elle a été membre du Conseil national syrien. Or, elle estime que ce n’est pas le moment de faire partir Bachar el-Assad : « Ce n’est pas le moment. Cela ne veut pas dire que nous n’allons pas travailler pour demander son départ, mais pas maintenant. La difficulté, c’est que l’on s’est trop concentré sur Bachar el-Assad, en oubliant le vrai problème : le vrai problème, c’est la montée des islamistes. On a voulu fermer les yeux sur le financement de certains pays, comme les pétromonarchies et la Turquie qui ont soutenu les membres de Daesh. Il ne faut pas oublier que la Turquie les a laissé passer pour aller faire le djihad en Syrie. Nous avons fermé les yeux, parce que certains ont fait du départ de Bachar el-Assad une affaire personnelle. Certainement, au début, je voulais le départ de Bachar el-Assad. Mais quand j’ai vu que les islamistes arrivaient, j’ai décidé de dire non afin d’éviter le chaos. Or, c’est le chaos aujourd’hui. J’estime que le changement ne pourra être que progressif en Syrie. Je suis très attaquée encore, parce que je soutiens la solution politique. J’ai participé au Forum de Moscou et j’ai pu observer que certains ne voulaient pas de solution politique, en insistant sur la solution militaire. Certains demandent que l’on bombarde Bachar el-Assad afin de faire chuter radicalement le régime. Malheureusement, je considère que nous aurions une situation encore plus chaotique que celle que nous connaissons aujourd’hui et nous allons voir flotter le drapeau noir sur le palais présidentiel de Damas. Nous n’avons pas d’alternative. Il faut avoir le courage de reconnaître son erreur et s’orienter vers une solution pour sortir de cette impasse».

Randa Kassis est la femme politique qui pourrait jouer un rôle demain en Syrie. Alors, comment va-t-elle s’organiser ? «Je travaille avec d’autres opposants et nous avons eu des entretiens à Moscou avec le régime de Damas. J’ai défendu l’idée d’avoir des discussions sans conditions préalables, puisque ma stratégie consiste à aller doucement, avec des priorités pour chaque étape. Pour la première étape, nous avions évoqué l’idée de faire un geste sur l’humanitaire. Nous sommes en attente et nous allons voir ce que va faire ce régime. Ensuite, si nous observons un geste, nous allons continuer les discussions et nous allons évidemment aborder la question d’un gouvernement de transition ou d’un gouvernement de réconciliation. Dans notre stratégie, nous avons évidemment besoin de l’armée régulière syrienne, avec les combattants kurdes, pour combattre les islamistes radicaux. Quand certains rebelles armés ont soutenu une solution de violence pour faire chuter Bachar el-Assad, nous avons vu que le pays s’est enfoncé dans un bain de sang. La priorité, c’est d’éviter cette effusion de sang et rétablir la paix. Rétablir la paix, ce n’est pas se contenter de répéter quelques mots d’amour, mais avoir un processus politique avec les combattants et l’armée syrienne régulière, afin de combattre les islamistes et les exterminer».

C’est un livre indispensable et passionnant pour mieux comprendre la situation en Syrie et dans le monde arabe.

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