Journal d’une esclave au XXIe siècle
LITTÉRATURE
L’esclavage existe encore à notre époque, au XXIe siècle : tel est le sujet d’un roman-choc, rédigé sous forme de journal et tiré de faits réels, qui vient d’être publié par Sébastien Bouillé, grand reporter, et Dimitri Sivieri, producteur de télévision et éditeur. Ce journal est celui de Carla, qui décide de quitter Manille pour aller travailler dans une monarchie du Golfe persique, en pensant gagner ainsi beaucoup d’argent. Or, elle découvre rapidement la violence de cet univers. Aucun pays n’est cité dans cet ouvrage, mais on imagine aisément que cela pourrait se passer au Qatar, en Arabie Saoudite ou au Koweït… Dimitri Sivieri nous raconte les origines de cette démarche : «Nous avons eu l’idée de ce livre quand nous étions au Qatar, avec Sébastien Bouillé, puisque nous avons produit un documentaire sur les conditions de vie de ces travailleurs expatriés. Au fur et à mesure du déroulement de ce documentaire, nous avons appris énormément de choses, notamment sur les conditions de vie insoutenables auxquelles étaient confrontées ces personnes. Nous avons mené notre enquête pendant neuf mois. Nous avons réussi à interroger des femmes. Ce n’était pas évident, parce que certaines avaient peur de témoigner, et nous avons eu l’idée d’écrire un livre. Les gens perçoivent les pays du Golfe comme un eldorado. C’est le monde de l’argent, mais il y a une face cachée qui est plutôt noire».
Pourquoi avoir choisi la forme romanesque ? «Nous avons décidé d’écrire un roman, parce que c’est ce qui nous permet de fédérer nos recherches et nos enquêtes en étant un peu plus libres dans l’écriture. Nous avons donc eu l’idée d’écrire un journal pour entrer dans l’intimité de cette femme esclave du XXIe siècle» indique Dimitri Sivieri, qui précise que tout ce qui est raconté est exact. Tous les témoignages concordent : «Généralement, tout se passe très bien au début, parfois même pendant plusieurs années. Mais il y a un moment où les choses deviennent très compliquées. L’affaire commence au moment du recrutement. On explique à ces femmes qu’elles vont travailler dans une famille où elles vont s’occuper des enfants. Lorsqu’elles arrivent sur place, elles se retrouvent comme cuisinières, femmes de ménage, en charge de la garde des enfants et parfois même chez d’autres membres de la famille. Cette tromperie est une forme de piège pour ces femmes. Il est très important de savoir qu’une fois arrivé sur place, comme tout expatrié, on est parrainé. Ce système vise à protéger ces pays très peu peuplés d’une invasion étrangère. Chaque travailleur est sous la responsabilité de son parrain et c’est lui qui décide de tout. Donc, vous ne pouvez pas quitter le territoire sans l’autorisation de votre parrain et c’est lui qui régit tous vos actes et gestes».
Ce sont parfois des éléments anodins qui déclenchent ces scénarios de violence : «Les employeurs ont tellement l’impression d’être supérieurs aux employés de maison, qui sont tellement déconsidérés, que les employeurs se permettent tous les excès et tous les abus. Donc, à partir d’un fait complètement anecdotique, on est capable d’arriver à des abus». Les auteurs de ce livre soulignent qu’il est très compliqué d’enquêter sur place : «La majorité des Qataris sont assez puissants. Ils ont énormément de connexions au sein du gouvernement et ils sont très peu inquiétés… Dans les pays du Golfe, il est généralement difficile de pénétrer dans les familles. Il y a énormément de cas de maltraitance que l’on ne peut pas relever. Cependant, il y a de nombreuses plaintes qui sont déposées dans les ambassades des pays d’origine».
Autre constat : le racisme n’est pas le même selon l’origine des intéressés. Dimitri Sivieri souligne que «le pays d’origine est très important, car on n’est pas du tout considéré de la même façon lorsque l’on est un occidental, par rapport à des gens en provenance d’Inde, du Pakistan, du Népal ou du Bangladesh. Le Qatar, c’est un système de castes et il y a une vraie différence entre l’origine des gens. Ceux qui viennent des Philippines ou du Pakistan sont moins considérés que ceux qui viennent des États-Unis ou de France. En plus, les gouvernements de certains pays ferment les yeux sur ce qui se passe, pour garder des rapports cordiaux avec les pays du Golfe persique». Dans ce roman conçu sous forme de journal, les auteurs se basent sur des anecdotes réelles pour relater la vie quotidienne dans ces pays. Ils évoquent également l’hypocrisie et le double jeu permanent : «En public, on a un certain discours, une certaine image à conserver. Mais les choses deviennent très différentes dans le privé. Par exemple, à Doha, nous nous sommes retrouvés à côté de Qataris qui avaient une bouteille d’alcool sur leur table, alors que ces gens sont les premiers à vous dire toute la journée que l’alcool est interdit ! Nous avons voulu mettre en relief cette hypocrisie que l’on observe dans ces pays».
Lorsque l’on parle de l’esclavage, il y a la maltraitance, les violences physiques, mais aussi le viol. C’est un phénomène qui est parfois occulté, pourtant c’est une réalité. Dimitri Sivieri souligne que «malheureusement, les femmes ont très peu de chances de pouvoir se retourner contre leur employeur. Nous avons rencontré une femme enceinte de plusieurs mois et elle nous a expliqué qu’elle risquait d’aller en prison, puisque la loi punit les relations sexuelles hors mariage : donc, les femmes violées sont punissables dans ces pays !» Derrière ce qui se présente comme un roman, il s’agit d’une enquête extrêmement fouillée et le lecteur se demande ce qu’il convient de faire pour remédier à ces dramatiques abus : «Il y a une prise de conscience qui est en train de se mettre en place au sein de l’Organisation internationale du travail, qui essaie d’améliorer les choses. Malheureusement, avec toute cette puissance financière, j’ai peur que les gens ferment les yeux» conclut Dimitri Sivieri avec amertume.
« Journal d’une esclave au XXIe siècle » de Dimitri Sivieri et Sébastien Bouillé est publié chez Dhow Editions.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.