"72 heures" le roman judiciaire de Philippe Bilger.
LITTÉRATURE
Philippe Bilger est réputé pour son indépendance d’esprit et il l’a une nouvelle fois démontré en refusant de s’associer à la grande marche du 11 janvier dernier. Avant d’aborder son dernier livre, un roman judiciaire, nous lui avons demandé les raisons de son absence à la grande manifestation pour la liberté d’expression : «J’ai été autant, voire plus que d’autres, choqué par les assassinats, tous les assassinats, du 7 au 9 janvier. Je n’ai pas de leçons à recevoir sur le plan de la liberté d’expression parce que celle de Charlie Hebdo m’apparaissait orientée et ciblée, alors que pour ma part, très modestement, j’ai défendu la liberté d’expression depuis quarante ans, pour tout le monde et pour toutes les causes, notamment celle des gens qui ne m’aimaient pas. Donc, je ne voyais pas de raison fondamentale à participer à cette fusion républicaine du 11 janvier, qui a eu une ampleur exceptionnelle et dont je reconnais qu’elle semble être suivie d’effets opératoires. En effet, vous évoquez le fait que la liberté d’expression, dans notre pays, doit être considérée comme une exigence fondamentale, notamment à l’égard des idées, mais je serais plus réservé en ce qui concerne les croyances. Je suis très attentif au fait que, même s’il y a la loi et les interdictions qu’elle formule, il me semble que, demain, il faudra peut-être que les porteurs emblématiques de notre liberté d’expression s’interrogent parfois eux-mêmes sur les limites à ne pas dépasser. Je ne dis pas qu’ils doivent le faire, je ne dis pas qu’il est nécessaire qu’ils s’autocensurent en permanence, mais je crois qu’il n’y a pas que la loi pour entraver. Il faut parfois que la conscience des conséquences dévastatrices de ce que l’on accomplit librement imprègne certains esprits ».
L’actualité de Philippe Bilger, c’est « 72 heures », son premier roman : «C’est un roman judiciaire, j’insiste beaucoup là-dessus, parce que tout naturellement on a tendance à l’insérer dans la rubrique policière. C’est un roman judiciaire parce que j’ose dire, sans aucune prétention, qu’il n’y en a pas beaucoup en France, alors qu’aux États-Unis certains romanciers sont très spécialisés dans le roman judiciaire. Bien sûr, je ne me mets pas au même niveau de ces romanciers... Le terreau de ces 72 heures, c’est la Cour d’assises, avec ses rites, sa fraternité, ses drames, sa vie collective… J’ai eu le bonheur un peu pervers de réaliser quelque chose que parfois j’ai été tenté d’être : être l’accusé, alors qu’en principe je me suis plutôt dressé contre eux pendant plus de vingt ans. Le terreau est la Cour d’assises, mais j’ai tenté d’y mettre un certain nombre d’éléments, avec notamment une fin surprenante... Il m’a toujours semblé que les romans gagnaient à s’insérer dans un cadre technique indiscutable pour y mettre une histoire surprenante, riche, émotive, intelligente si possible, avec des portraits à clés… » Le livre est surprenant car, à la fin, Philippe Bilger présente une scène « un peu chaude sexuellement » Tout cela ne lui ressemble guère.
Et pourtant : «Si, cela me ressemble… Je vais publier en avril un livre intitulé « Ordre et désordres ». Cela me ressemble absolument, mais il est évident que dans ma pratique judiciaire, je ne pouvais pas mettre sans arrêt au jour les contrastes de ma propre nature. Je développe dans ce roman quelque chose qui a été une grande passion intellectuelle : c’est comprendre autrui et l’obscurité de ces chemins. Je vois bien à quelle scène vous faites allusion, mais probablement elle rejoint un goût profond que j’ai pour les extrémités et les intensités. J’ai moi-même eu la chance de les vivre en étant à la Cour d’assises, qui a été beaucoup moins pour moi un métier qu’une continuation de vie qui aime l’extrémité et l’intensité. Le roman permet d’écrire des choses que la quotidienneté judiciaire et même mon statut d’aujourd’hui ne me permettent pas forcément de dire. Dans les débats médiatiques, il n’est pas fondamental de savoir ce qui réside dans l’obscurité de mon être et le roman permet de dire cela à partir d’éléments autobiographiques, à partir de portraits à clés ou à partir d’une tentative de narrer la vie fabuleuse, fraternelle ou tragique d’une Cour d’assises. »
Avec ce roman, on devine que Philippe Bilger s’est souvent mis à la place et dans la peau des accusés : «Je me suis toujours mis dans la peau de l’accusé pour le comprendre. Cela aboutissait la plupart du temps à des peines qui, j’espère, étaient équilibrées, mais qui pouvaient être extrêmes. Le roman judiciaire répond à quelque chose qui, souvent, est arrivé dans ma tête comme une frustration. Je me disais, en écoutant l’accusé et en voyant le président : « Si j’étais accusé, je n’aimerais pas être dans une Cour d’assises présidée par cette personnalité-là…» J’ai pu me consoler de cette frustration en écrivant ce livre où je me mets à la place de l’accusé. Le gros problème de la justice, vous l’évoquiez tout à l’heure, on connaît le poncif, c’est à la fois une institution et une vertu mais, même quand elle est une institution, il est fondamental que nous ayons des magistrats à la hauteur de cette fabuleuse institution qui doit susciter de l’orgueil et non pas de la vanité, ce qui est une différence radicale ».
Un livre qui permet de découvrir une autre facette de ce célèbre magistrat, c’est son premier roman, et il nous permet aussi de découvrir les coulisses de la justice.
« 72 heures » de Philippe Bilger est publié aux Editions Lajouanie.
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