Arrêtez de nous prendre pour des vieux ! Coup de gueule contre dix idées reçues sur le vieillissement

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Muriel Boulmier se bat depuis plusieurs années contre les idées reçues à l’égard des seniors. Elle est à l’origine de nombreuses publications, deux rapports ministériels, et elle est aussi engagée dans la vie publique en tant que membre fondatrice de l’UDI et adjointe au maire d’Agen. L’année dernière, elle a publié un livre dans lequel elle explique avec humour que «les seniors d’aujourd’hui ne sont pas de vieux grincheux qui comptent les heures qui s’écoulent assis sur leur tas d’or... Les seniors d’aujourd’hui ne sont tout simplement pas vieux !» Tout le monde semble avoir conscience de cela. Un pas psychologique a-t-il été franchi depuis quelques années ? Muriel Boulmier répond : «Je ne suis pas certaine qu’un pas psychologique ait été franchi, parce que je suis toujours étonnée que la barre statistique place encore l’analyse du vieillissement à partir de 60 ans. Franchement, je trouve que l’on est en décalage avec la société, car on en est bien loin. On est loin des années 50 où la retraite, la vieillesse et l’espérance de vie étaient sur des cousinages d’âge, entre 63 et 65 ans. Aujourd’hui, il y a eu une forme de révolution silencieuse, la société française a vieilli, de manière silencieuse, et les politiques publiques n’ont pas pris cela en compte. On a donc toujours ce passeport de l’âge à partir de 60 ans alors que la réalité est tout autre».

En effet, elle rappelle que «la société française a rajeuni grâce aux progrès de la médecine, à l’amélioration des conditions d’hygiène de vie et des conditions de vie, mais elle a vieilli parce que l’espérance de vie est à 87 ans pour les femmes, alors que, dans le même temps, la société française n’a pas traité le sujet entre 60 et 87 ans. Elle n’a pas traité la naissance de cette nouvelle génération intermédiaire. Que se passe-t-il entre la retraite et la vieillesse ? Eh bien, il se passe presque 27 ans ! Vous avez une génération intermédiaire, car entre 60 et 75 ans, tout le monde est alerte et court partout, de 75 à 85 ans ce sont les premiers poly-mini-handicaps, on a quelques difficultés à marcher, on entend un peu moins bien et on voit un peu moins bien… C’est à partir de 85 ans que commence la véritable vieillesse. On a gommé tout cet espace long du vieillissement en bonne santé qui repousse l’âge de la vieillesse. Oui, la France a vieilli, mais elle a bien vieilli puisque nous avons aujourd’hui des jeunes seniors. C’est tellement vrai que l’on ne sait plus du tout comment nommer cette classe d’âge». C’est exact, on est toujours dans la caricature : par exemple, dans les films où l’on montre une personne d’une soixantaine d’années qui part à la retraite, on lui offre une canne à pêche… On présente aussi dans les médias les jeunes retraités comme des nantis…

Pour Muriel Boulmier, tout cela n’a plus rien à voir avec la réalité : «Vous avez ensuite l’avalanche des publicités qui arrivent au domicile de la personne afin de proposer, dès 60 ans, un appareil auditif et autres prothèses. Dans le même temps, vous avez des propositions d’investissements à l’étranger. Ce décalage m’émeut toujours beaucoup. C’est contre la caricature qu’il faut s’élever car les voyages des personnes âgées dans les paradis exotiques, c’est vrai, mais pour une infime partie d’entre eux. J’ai analysé cela d’une manière un peu plus scientifique et on se rend compte que les déménagements, dans les cinq ans autour de la retraite, c’est à 12 kilomètres et ils sont essentiellement motivés par le rapprochement avec les enfants. Les voyages se font essentiellement au moment des vacances scolaires pour aller assurer la garde des petits-enfants. Ce qui m’a le plus troublée, c’est d’abord d’entendre dire que les personnes âgées sont des nanties. En effet, en 1945, nous avons créé notre modèle social français qui était porté par la croissance, et ceux qui avaient terminé leur carrière professionnelle étaient assurés de revenus garantis, que l’on appelait des pensions, financées par le travail des actifs. Quand la pyramide des âges s’inverse - c’est ce qui se passe aujourd’hui - le nombre d’actifs pour financer ces fameuses pensions de retraite diminue. Donc, la question de la retraite se pose. Les femmes ont une espérance de vie plus longue, c’est vrai, mais elles ont eu des carrières plus courtes et moins bien rémunérées, donc leurs retraites sont de 42% inférieures à celle des hommes. On sait que le nouveau visage de la pauvreté va être celui des femmes de plus de 75 ans, c’est la réalité».

Ainsi, c’est également en tant que responsable politique centriste qu’elle tient à rappeler ce fait : «Si les choses restent ce qu’elles sont aujourd’hui, les femmes nées en 1970 auront encore une retraite inférieure de 20% à celle des hommes. Les femmes, lorsqu’elles ont un enfant, diminuent très souvent leur activité. C’est cet environnement assez global qui fait que, pour le moment, il y aura encore une différence entre hommes et femmes». Muriel Boulmier connaît évidemment son sujet sur le bout des doigts : «Le deuxième élément qui me trouble, c’est que l’on se rend compte que plus la société vieillit, plus le culte du jeunisme est revigoré. Il ne faut pas nourrir une guerre de générations, car elle serait absolument stérile et personne n’en voudrait. Je mesure aussi que ce qui fait le succès entre les générations, ce sont les objets transgénérationnels, comme le smartphone ou l’iPad… Je crois beaucoup à l’entraide et à la solidarité entre les générations, nous allons reconfigurer notre société, mais tout doucement, parce que l’on ne veut pas voir qu’elle vieillit».

C’est un message d’optimisme qu’elle lance aussi dans son livre, en observant ce changement de mode de vie avec des seniors actifs et d’autres qui connaissent une véritable vie amoureuse : «Je suis étonnée que les politiques publiques et l’approche statistique soient figées à l’après-guerre, alors que la conscience particulière, les phénomènes familiaux, l’environnement, la famille ou les voisins, disent complètement autre chose. Je n’arrive pas à comprendre qu’il n’y ait personne qui se dise à un moment donné qu’il y a un lien : si tout ce que racontent les gens ne correspond pas à la statistique et la politique publique, c’est peut-être parce que la politique publique n’est pas dans le vrai».

Mais une question se pose : ferait-on semblant de ne pas voir ce changement, afin d’éviter un débat sur l’allongement de l’âge de la retraite ? Non, répond Muriel Boulmier, qui souhaite l’instauration d’un véritable débat sur cette question : «Nous avons fait partir beaucoup de personnes en préretraite et, jusqu’à peu, l’âge réel de la retraite était entre 59 et 60 ans. D’abord, nous réformons la retraite à peu près tous les cinq ans en France. Les Français sont des gens avertis et ils se disent : «Je vais faire valoir mes droits à la retraite avant que la prochaine réforme ne me grignote quelques avantages…» Donc, au fur et à mesure des réformes, nous avons des départs à la retraite par précaution. La dernière réforme, qui n’a d’ailleurs pas été une véritable réforme, dit que l’un des trois objectifs prioritaires est la retraite des femmes. C’est une réalité, il faut vraiment agir. Or, on a repoussé cela à 2020… Deuxième occasion ratée. Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui les régimes spéciaux ? Je ne comprends pas que l’on ne fasse pas une unification des régimes de retraite afin d’aller vers une retraite universelle où tous les Français s’y retrouveraient. Un grutier sur un port autonome a un statut particulier et il peut partir cinq ou six ans à la retraite avant le grutier d’une entreprise de travaux publics ! Pourtant, ce sont des métiers comparables. Je trouve que nous n’avons pas cette loyauté à l’égard de l’ensemble des Français qui travaillent. Je dis que nous n’avons pas fait le premier pas vers l’universalité d’un droit social fondamental du modèle français».

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