La Mésentente : dictionnaire des difficultés doctrinales du dialogue islamo-chrétien
LITTÉRATURE
Cela fait plusieurs années que la question de la place de l’islam en France est au centre de tous les débats. Souvent, les positions exprimées traduisent une méconnaissance profonde de l’islam et la récente polémique intervenue autour d’Eric Zemmour n’a fait qu’amplifier cette incompréhension. Marie-Thérèse Urvoy et Dominique Urvoy, deux islamologues de renommée internationale, viennent de publier un ouvrage intitulé « La Mésentente. Dictionnaire des difficultés doctrinales du dialogue islamo-chrétien ».
Pourquoi cet ouvrage ? Pour Dominique Urvoy, «il ne s’agit pas de dire que la mésentente existera toujours, mais actuellement il y a un certain nombre de mésententes. Les acteurs du dialogue, eux-mêmes, notaient à plusieurs reprises qu’il y avait des points sur lesquels le dialogue achoppait et nous avons voulu mettre en évidence tous ces points». Beaucoup de gens ont tendance à résumer cette question du dialogue en alléguant que c’est le même Dieu et que les valeurs sont les mêmes. Est-ce exact ? Dominique Urvoy souligne que «ce n’est pas le même Dieu, dans la mesure où la perception en est très différente. À partir du moment où le Coran accuse les chrétiens d’avoir falsifié la révélation, c’est une révélation unique qui a été donnée à travers l’histoire, et les juifs et les chrétiens ont altéré cette révélation. En face, l’islam arrive pour établir cette vérité... Il y a cette accusation explicite de mauvaise foi dans le Coran. L’islam est tellement évident que ne pas adhérer l’islam, c’est être soupçonné d’être de mauvaise foi. À la rigueur, si l’on n’a jamais entendu parler de l’islam, on peut être excusé. Mais celui qui connaît l’islam est considéré comme ayant de mauvaises intentions parce que l’islam est tellement évident, qu’avoir une autre conception de Dieu est quelque chose d’absolument inadmissible. Il y a quelque chose de grave sur ce plan. Quant aux valeurs, ce n’est pas vrai, ce ne sont pas les mêmes. Le christianisme a une conception de l’amour du prochain qui est extrême en disant : « Aimez même vos ennemis ». Or, jamais l’islam n’a demandé que l’on aime ses ennemis. Le Dieu de l’islam aime les croyants, mais il n’aime pas ceux qui ne croient pas. Il y a une grande différence. On essaie de relancer ce thème comme un thème commun mais, sur l’amour du prochain, il y a une différence considérable».
Cet ouvrage sur le dialogue est important et Marie-Thérèse Urvoy insiste sur un point important : «En dépouillant une documentation immense, nous avons remarqué que les thèmes qui sont mis en circulation dans le dialogue sont toujours offerts par les chrétiens. Les musulmans sont passifs dans ce dialogue. Ils reçoivent et ils n’engagent rien de leur doctrine. En face, les chrétiens s’engagent jusqu’à une révision réelle d’éléments doctrinaux». Lorsque l’on parle de dialogue, on imagine que chaque partie fait un pas, or, les chrétiens font des concessions, tandis que les musulmans n’évoluent pas dans leur doctrine… C’est ce que souligne Marie-Thérèse Urvoy : «Je raconte toujours cette histoire qui m’a beaucoup marquée. Dans les années 74, le Vatican travaillait beaucoup sur le dialogue islamo-chrétien. Il a été demandé à un prêtre égyptien dominicain, le Père Georges Anawati, d’avoir un rendez-vous avec le recteur responsable de l’université islamique d’al-Azhar au Caire. Le bon père s’entend répondre : « Mais pourquoi dialoguer ? Ici, l’islam a tout prévu, il y a un statut qui couvre tous les besoins des non-musulmans, la charia a tout prévu. » Puis le recteur musulman se reprend : «Mais si c’est pour un dialogue pour les musulmans qui sont hors terre d’islam, à ce moment-là, il n’y a pas de mal à dialoguer car cela facilitera la vie des musulmans en terre non islamique et cela fera mieux connaître l’islam à l’Occident.» Cela résume l’objectif et le principe même de ce dialogue... Nous mettons le doigt sur ce qui fait réellement mal à cet Occident malade de ses faiblesses».
Alors, comment appréhender la question de l’islam en France ? Pour Marie-Thérèse Urvoy, «si quelqu’un me posait la question, je répondrais qu’il est un peu tard pour faire quelque chose ! Il y a 20 ans, le professeur Bernard Lewis, qui enseigne à Princeton, avait dit que si l’Occident continuait dans son ignorance, l’Occident serait islamique dans 50 ans. Vous me suivez ? À l’époque, Bernard Lewis a été maudit par tout le monde, parce qu’il a osé dire une telle chose». Dominique Urvoy ajoute : «Je ne vois pas ce que l’on pourrait faire positivement... Il y a quelques années, on a créé le CFCM, parce que c’était d’une façon pour l’État d’avoir un interlocuteur unique. C’est une bonne chose, cela permet de traiter les problèmes pratiques. Mais il est bien évident que cela ne résout pas les problèmes, il suffit de voir tous les conflits qu’il y a autour de ce conseil. Le problème, c’est que l’islam joue sur un terrain vide. Le boulevard lui est ouvert, car on a systématiquement dénigré notre société, notre civilisation et notre histoire. Il faut reconnaître que les enseignants portent une très lourde responsabilité, car ils ont systématiquement présenté une image tout-à-fait dénigrante de notre propre histoire. Il est bien évident qu’en face, les musulmans ne peuvent que se sentir renforcés dans leur sentiment naturel de supériorité. Effectivement, le musulman se voit insuffler un sentiment de supériorité à travers le Coran parce qu’il est le croyant. Donc, il ne faut pas accepter que nous laissions s’exprimer librement ce sentiment de supériorité».
« La Mésentente : dictionnaire des difficultés doctrinales du dialogue islamo-chrétien » est publié aux Editions du Cerf.
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