La gauche du capital : libéralisme culturel et idéologie du marché
LITTÉRATURE
Charles Robin est un jeune philosophe qui est à l’honneur en ce moment dans les médias alternatifs et son premier livre de réflexions, « La gauche du capital : libéralisme culturel et idéologie du marché » est un succès de librairie. Charles Robin a été découvert par Alain de Benoist, qui l’a édité au sein de sa maison d’édition Krisis. Son parcours politique est plutôt original, puisqu’il a commencé en militant au NPA, et c’est cet itinéraire qui lui a permis d’ouvrir les yeux : il existe une alliance entre la gauche et le capital. En fait, il s’adresse surtout à tous ceux qui se disent sincèrement de gauche. Sur le fond, l’auteur explique qu’il s’agit de comprendre d’où vient cette alliance entre ce que l’on pourrait appeler la gauche culturelle et la droite économique : «Le libéralisme culturel, c’est un petit peu le discours dominant au sein de la gauche et de l’extrême gauche, un discours qui vient en renfort du libéralisme économique puisque l’anthropologie présupposée dans le discours culturel de l’extrême gauche correspond, sur le plan pratique et théorique, aux ressources du libéralisme économique». Pourtant, on est tenté de lui rétorquer que la gauche applique certes le libéralisme culturel, mais pas vraiment le libéralisme économique... Charles Robin rappelle que «le libéralisme prétend mettre en avant la liberté individuelle et c’est cette liberté fondamentale de l’être humain, qui serait censée rendre possible un ordre social harmonieux, puisque les libertés individuelles s’harmonisent entre elles. Aujourd’hui, on conçoit la liberté d’un point de vue passif, comme le pouvoir de satisfaire ses désirs. Cela signifie que l’on a subi une transformation du sens des mots et que le mot liberté n’a plus du tout le sens qu’il avait à l’époque. Le libéralisme économique, sous sa forme accomplie aujourd’hui, va à l’encontre du postulat libéral, y compris du postulat libéral économique qui s’appuie sur la libre concurrence et la libre initiative. Donc, il n’est pas du tout contradictoire de se retrouver aujourd’hui avec un libéralisme réel qui aille à l’encontre de ses propres présupposés puisque ses propres présupposés, dans son développement historique, vont l’empêcher de se déployer dans sa totalité. C’est le vieux débat entre partisans et détracteurs des Lumières sur la question de la liberté. Est-ce que les Lumières prônaient un véritable idéal de liberté, ou bien est-ce que leur définition de la liberté contenait déjà ce qui allait finalement la faire se retourner contre elles au fil du temps ? Cette liberté, présentée partout comme une absence totale de contraintes et de normes, puisque celle-ci serait censée oppresser la liberté de l’individu, on voit bien que cette définition de la liberté réduite à la recherche de l’intérêt du plaisir va complètement à l’encontre de ce que l’on entendait idéalement sous ce concept auparavant».
Ainsi, pour présenter ses travaux, Charles Robin souligne que «dès les premières formalisations théoriques du libéralisme, dès le XVIIIe siècle, certains auteurs avaient bien anticipé que le déploiement de la logique de libéralisation au cours de l’histoire allait amener, non seulement l’exact contraire de ce que l’on appelle la liberté, mais même la promotion d’une certaine disposition humaine supposée naturelle qui est la tendance au vice. Finalement, la seule liberté authentiquement reconnue par les prêtres du libéralisme, c’est la remise en cause systématique et l’élimination méthodique de toutes les normes, collectives ou symboliques, qui constituent un frein au libre déploiement de la liberté humaine». Il est nécessaire de ne pas se tromper sur le choix des mots et, selon lui, «on peut comprendre ce que l’on appelle aujourd’hui le libéralisme si l’on a intégré l’idée que le libéralisme, ce n’est plus la défense de la liberté comme émancipation individuelle ou collective». Pourtant, dans la situation actuelle, soupçonner la gauche de connivence avec le libéralisme, cela ferait rire ironiquement des milliers d’entrepreneurs qui croulent sous le poids des charges et des contraintes... Or, pour Charles Robin, tout cela n’est pas contradictoire : «Cette liberté entretiendrait encore une relation avec la vieille idée de contraintes, de transmission et d’héritage, qui suppose une antécédence par rapport à l’individu, ce qui est intolérable d’un point de vue libéral. Si vous me dites que les libertés individuelles des petits entrepreneurs sont limitées, je suis absolument d’accord, mais je ne rattache pas cette restriction des libertés sur les petits entrepreneurs à la logique antilibérale ou socialiste de la gauche, mais à ce dévoiement de la signification réelle de la liberté qui s’incarne aujourd’hui dans ces politiques de gauche».
Toutefois, peut-on encore parler de libéralisme alors que la liberté d’expression reste quand même très limitée, comme on l’a vu tout récemment avec l’affaire Eric Zemmour... Charles Robin indique que «le libéralisme est fondé sur une idée structurante qui est qu’aucune norme ne doit venir s’imposer de l’extérieur à l’individu. Autrement dit, c’est l’individu seul qui énonce ses normes, il devient autonome, il se gouverne selon ses propres lois. À partir de ce postulat, on considérera que toute position exprimée qui tenterait à remettre en cause cette liberté fondamentale de l’individu va constituer une offense envers la société libérale. Ce qui veut dire que la société libérale, pour défendre ses propres conditions de possibilités, à savoir l’idée qu’il n’y a pas de norme qui fasse référence commune, que chaque individu est libre de suivre son intérêt et son désir, tout discours qui viendra contredire cette conception va se voir lui-même diaboliser au nom de la préservation de l’idéal de neutralité. La liberté, telle qu’elle existait dans les premières formes du libéralisme classique, effectivement était une liberté réelle, puisque neutre, car elle ne faisait pas le tri entre les différentes positions intellectuelles qui pouvaient s’exprimer. Sur le plan de la liberté d’expression, cette liberté était réelle, mais avec la transformation historique de cette notion de liberté, on considère qu’être libre c’est surtout ne pas reconnaître son attachement à certaines valeurs ou certaines structures d’organisation sociale symbolique».
Et dans son livre, pour illustrer cela, Charles Robin cite le sex toy comme étant la marque de la misère affective... Pourquoi un tel exemple ? Pour le philosophe, «dans une société où le capitalisme s’appuie essentiellement sur le recours aux désirs sensuels, la sollicitation des désirs et des sens, en passant par une sorte de pornographie permanente, on considère bien que le sex toy apparaît comme l’outil d’émancipation par excellence puisqu’il réunit à la fois la réduction de la liberté à la recherche du plaisir, il réunit également l’individualisation constante des rapports sociaux et des rapports humains, puisque le sex toy s’adresse d’abord à des individus seuls et il entérine également ce que j’appelle la dématérialisation ou la déréalisation des rapports humains contemporains, puisque le plastique a remplacé la chair. C’est tout-à-fait symptomatique des touches de notre clavier qui ont remplacé le contact physique avec des gens réels. C’est un triple niveau de lecture qui consiste à considérer le sex toy comme le symbole de cette modernité libérale».
De quoi méditer...
« La gauche du capital : libéralisme culturel et idéologie du marché » de Charles Robin est publié aux Editions Krisis.
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