Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Sébastien Maillard est journaliste au quotidien La Croix et il est actuellement le correspondant à Rome de ce journal. Il a publié il y a quelques mois un ouvrage intitulé « Qu’avons-nous fait de l’Europe », préfacé par Jacques Delors. Salué unanimement par la critique, ce livre a reçu le 6 décembre dernier le Grand prix du livre européen Europe Populaire. Son approche est originale puisqu’il publie cinq lettres adressées à Robert Schuman sur le thème : « Qu’avons-nous fait de l’Europe ». Il permet ainsi à ceux qui doutent du bien-fondé de la construction européenne de disposer d’arguments pertinents à partager. Toutefois, l’auteur n’est-il pas de plus en plus isolé en défendant une approche fédéraliste de l’Europe ? Le journaliste répond : «J’emploie très peu le mot fédéral dans le livre. Robert Schuman lui-même, même s’il avait cette visée fédérale dans la déclaration du 9 mai 1950, ce n’est pas un mot qu’il emploie trop souvent, dans la mesure où le fédéralisme est une notion qui peut prêter à confusion. Il vaut mieux éviter les mots qui fâchent, notamment lorsque chacun peut y mettre des choses différentes derrière, surtout en France où l’on n’est pas du tout habitué à ce type de fonctionnement. Cependant, à terme, l’Union européenne est appelée, pour reprendre l’expression de Jacques Delors, à épouser une fédération d’États Nations qui est à mi-chemin entre l’État fédéral et la situation actuelle».

Ainsi, «le but de ce livre est de redonner goût au projet européen. Pendant la crise de la zone euro, on a beaucoup entendu qu’il fallait plus d’Europe. Nos dirigeants disaient que nous étions contraints d’avancer et l’Europe devenait une sorte de punition, c’est ce qui rendait le projet impopulaire, car il est toujours très insatisfaisant de se sentir obligé de faire quelque chose, comme s’il n’y avait aucun autre choix. Le but du livre, c’est de retrouver le sens du choix européen, le sens d’un projet collectif, et d’assumer ce choix. En reprenant le sens initial du projet des pères fondateurs, on retrouve le pourquoi du projet. Ces dernières années, on était trop souvent sur des questions comme «comment sauver l’euro ?» ou «comment sauver l’union bancaire ?» en perdant de vue le pourquoi». Sébastien Maillard publie également la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 et les lecteurs pourront constater que ce célèbre texte reste toujours d’actualité : «C’est cette déclaration qui a inspiré ce livre. Il se trouve que, par hasard, j’ai été le 9 mai 2010 dans la maison de Robert Schuman où je devais animer un débat avec Jacques Delors. Le soir de cette même journée, j’étais à Bruxelles où il y avait l’un des premiers sommets de crise pour aider la Grèce. Il était saisissant de voir comment on partait de l’origine du projet européen à la crise actuelle. L’actualité de cette déclaration m’est apparue comme une évidence dans la mesure où Robert Schuman parle des solidarités de fait à établir. Avec la Grèce, nous étions au coeur de cette solidarité et l’euro est un instrument qui conduit à aller plus loin dans l’union».

Pourtant, Sébastien Maillard évite les sujets qui fâchent comme l’harmonisation fiscale et sociale : «En reprenant l’histoire de la construction européenne dans le livre, j’ai essayé d’identifier pourquoi certaines choses ont avancé, d’autres non. À chaque fois, il faut que trois facteurs soient réunis. D’abord, l’idée, le projet lui-même. Il faut une idée précise et concrète, c’était le cas du charbon et de l’acier. Ensuite, il faut des circonstances historiques pour que cette idée soit portée. C’était l’après-guerre, la chute du mur de Berlin pour l’euro… Aujourd’hui, nous avons cette crise économique profonde, c’est une circonstance qui appelle aussi à un sursaut. Le dernier critère, c’est la volonté politique et les hommes pour le faire. Nous avions les pères fondateurs et, si l’on n’a pas, à un moment ou un autre, les hommes et les femmes qui ont cette vision, on pourra avoir les meilleures idées du monde, cela ne se fera pas. C’est en cela que l’on voit bien qu’il y a un choix politique à faire. Le but de cet ouvrage, c’est de susciter des vocations et de montrer qu’il n’y a pas d’Union européenne sans Européens. Cela ne se fera pas automatiquement, mais avec une vraie volonté politique assumée, un choix libre et non contraint».

L’auteur ajoute : «Je n’ai pas voulu entrer dans des débats économiques et techniques, mais essayer de comprendre pourquoi on fait tout cela. Au fond, la crise de la zone euro permet aussi de s’interroger sur le pourquoi de la monnaie commune. C’est un projet, non seulement économique, mais surtout politique. On fait quelque chose de très important en partageant une monnaie». C’est dans ce contexte qu’il regrette l’approche purement utilitariste des politiques à l’égard de l’euro : «Effectivement, cela aide à voyager rapidement et à ne pas montrer son passeport à chaque frontière. C’est quelque chose d’acquis. Après, il y a l’approche géopolitique : en quoi l’Europe nous aide à nous placer comme puissance dans l’état actuel du monde ? Il y a un esprit européen propre qui peut être noyé dans la mondialisation. C’était le sens du discours du pape François au Parlement européen récemment. L’Europe peut être une référence dans le monde si elle est vraiment elle-même et si elle a des choses à apporter. Par exemple, nous sommes le seul espace dans le monde où la peine de mort est abolie. Cela montre bien qu’il y a derrière cela une idée de la personne, une idée de la dignité humaine. Nous ne sommes pas seulement un espace d’échanges économiques puisque, pour entrer dans l’Union européenne, il faut absolument avoir aboli la peine de mort. Cela montre bien que ce n’est pas seulement une question de déficits». Sébastien Maillard nous invite à aimer l’Europe et à nous réapproprier ce projet commun. Mais peut-on être optimiste sur l’avenir de l’Europe ?

Réponse du journaliste : «Si l’on se rendait compte que l’Europe commençait vraiment à s’affaisser avec le retour à la seule logique nationale, on ressentirait un vide. Maintenant que l’aventure est lancée, on ressentira toujours cet appel à l’unité. Toute l’histoire de l’Europe est traversée par une envie d’unité et, même si cela peut passer par des moments difficiles, le projet finit toujours par revenir sous une forme ou une autre. Mais ce n’est pas acquis d’avance, ce n’est pas automatique, il faut une très ferme volonté politique, collective libre et assumée. C’est le but de ce livre que de la redécouvrir».

«Qu’avons-nous fait de l’Europe - Lettres à Robert Schuman » de Sébastien Maillard est publié aux Éditions Salvator.

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