La face voilée du rap

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Les éditions Tatamis viennent de publier un ouvrage intitulé «La face voilée du rap», signé Mark Breddan. Il s’agit évidemment d’un pseudonyme, car l’auteur évoque deux sujets sensibles : l’islam et le rap. Il est par ailleurs correspondant local de presse et professeur d’anglais dans la banlieue d’une grande ville. Il commence son livre en expliquant qu’il y a plus plus de vingt ans qu’il est fan de rap et qu’il connaît donc bien cet univers. Or, celui-ci a bien évolué… Il observe que depuis les attentats de septembre 2001, les rappeurs affichent de plus en plus leur haine contre l’Occident : «Il y a toujours eu des rappeurs musulmans, comme il y a des rappeurs chrétiens ou athées, cela a toujours existé. Mais j’ai constaté, à partir des événements du 11 septembre 2001, un élan de sympathie de la part de la communauté rap envers le monde arabo-musulman. Cela, depuis que les musulmans se disaient stigmatisés parce qu’en Occident tout le monde se méfiait de l’islam. Il y a eu un élan de sympathie des rappeurs à l’égard de l’islam et le symbole islamique est apparu sur les pochettes de disques, avec un discours de plus en plus revendicatif».

Il relève que cette tendance n’est pas propre à la France : «C’est un phénomène international. Cela a commencé aux États-Unis, avec la nation de l’islam, et beaucoup de rappeurs tenaient déjà un discours assez dur, même avant les événements du 11 septembre. À l’époque, on ne pouvait pas encore considérer cela comme des messages très menaçants. Depuis, les événements se sont précipités». Pourquoi cette alliance entre le rap et l’islam ? En effet, le rap est quand même un style de musique très éloigné des chants religieux traditionnels : la structure rythmique est particulière, les paroles sont souvent agressives et à caractère sexuel affirmé. Et les rappeurs se font filmer avec de belles voitures et des jeunes filles dénudées et sexy… A priori, tout cela n’a rien à voir avec l’islam.

Or, Mark Breddan souligne : «Cela devient justement intéressant à partir de là. C’est apparemment contradictoire, mais cette contradiction n’est qu’apparente. Les rappeurs soufflent le chaud et le froid. Ils se présentent comme des gangsters qui aiment la vie facile, mais aussi comme des gens pieux et responsables qui essaient de transmettre des valeurs positives. Quand j’ai lu le Coran, la première chose qui m’a frappé, c’est la contradiction permanente. L’islam souffle le chaud et le froid et cela m’a permis de faire le rapprochement entre le rap et l’islam. Le rapprochement est réel, les rappeurs posent souvent en djellaba, le symbole islamique figure sur les pochettes…» C’est une réalité, le symbole du croissant et de l’étoile se répand sur les pochettes de disques. De nouveaux labels portant des noms arabes tels que Din ou Qibla ont fait leur apparition. Rohff ou La Fouine se présentent en djellaba sur les photos ou les vidéos, Médine pose fièrement avec un tee-shirt arborant un cimeterre... On pourrait aussi penser qu’il s’agit d’une influence culturelle propre aux racines familiales des rappeurs…

Mais pour Mark Breddan, c’est loin d’être une explication : «Le rap est né au sein de populations d’origine africaine ou maghrébine. Ce qui avait l’air anodin au début s’est durci. Le discours s’est radicalisé. Mais il y avait déjà ce rapprochement idéologique qui s’est durci avec les événements. Dans le rap, les blancs sont toujours considérés comme les méchants, les Occidentaux ont toujours eu le mauvais rôle, mais c’était relativement soft. Après le 11 septembre, le discours s’est durci au point que des rappeurs évoquent maintenant le djihad. Si l’on n’a pas un minimum de connaissances sur l’islam et sur le milieu rap, cela paraît inexplicable, alors que pour moi c’est parfaitement cohérent». En analysant les paroles de nombreux titres, force est de constater que les textes se sont radicalisés et font clairement allusion à la guerre sainte : «On attaque les fonctionnaires, les flics et les curés… Ils attaquent toujours le système occidental».

Toutefois, l’auteur ne souhaite pas généraliser, ni établir d’amalgames : «Il y a des musulmans qui ne supportent pas le rap, il y a des rappeurs qui ont arrêté leur carrière dans le rap pour se consacrer à l’islam, il y a l’exemple connu de Diam’s. Il y a un débat au sein de la communauté musulmane pour savoir si les rappeurs ont le droit de faire ce qu’ils font et se réclamer de l’islam. Les musulmans ne sont déjà pas d’accord entre eux». L’objectif de cet ouvrage vise à démontrer les convergences idéologiques entre rap et islam, des affinités qui refont surface depuis quelques années, mais qui existaient déjà à l’apparition du rap. Il ne s’agit pas de prôner l’interdiction de ce style musical, mais simplement d’inciter ceux qui écoutent du rap, notamment les jeunes, à faire preuve de vigilance et de sens critique.

« La face voilée du rap » de Mark Breddan est publié aux Éditions Tatamis.

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