France - Algérie : l’impossible divorce

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le 1er novembre 1954, il y a soixante ans, commençait la guerre d’Algérie. Un conflit armé qui a duré près de huit ans, pour s’achever avec l’indépendance. Dans un ouvrage intitulé «France - Algérie : l’impossible divorce», le journaliste Stéphane Babey, qui avait déjà  publié deux livres sur l’Algérie -  «L’inconnu d’Alger» et «Camus, une passion algérienne» - se lance dans un vibrant plaidoyer en faveur de la réconciliation. Le titre du livre résume parfaitement son message : la France et l’Algérie entretiennent des relations d’amour-haine guidées par des intérêts d’État qui n’ont rien à voir avec l’intérêt des deux peuples. Né d’une mère française et d’un père juif algérien qui avait pris le parti de l’indépendance algérienne, Stéphane Babey plaide depuis de nombreuses années pour que les deux pays sachent enfin tourner la page. Il nous rappelle que «l’Algérie était jusqu’en 1962 un département français et c’est là sûrement tout le drame. L’histoire des États a supplanté l’histoire des peuples. Ce sont deux idéologies qui se sont affrontées durement, militairement jusqu’à l’indépendance, mais qui vont poursuivre une guerre militairement terminée sur le plan politique. Cette histoire idéologique vient supplanter l’histoire de deux peuples. Il y a le peuple algérien, celui que l’on appelait les musulmans ou les indigènes, dont l’histoire coloniale a tenté de régler l’identité pendant deux cents ans. Il y a eu aussi les Français d’Algérie, dont le crime était d’être nés sur la terre algérienne du fait même du système colonial, ce qui les a fait baigner dans une identité extrêmement complexe et mensongère. Ce sont des êtres hybrides. Ces deux peuples ont créé des liens qui sont tout autres que ceux de la seule idéologie et de la seule raison d’État. Ces deux peuples sont les premières victimes de l’histoire». Alors, les Algériens et les Français sont-ils comme deux frères séparés par un divorce ? Pour Stéphane Babey, «c’était un divorce légitime sur le plan de la politique et de l’histoire, l’illégitimité c’était le colonialisme. En revanche, ce qui est partagé par les deux États, c’est la séquestration de l’histoire, cette prise en otage des populations par l’histoire. Vous avez, d’un côté, une France qui assume très difficilement son passé douloureux avec l’Algérie, et qui n’assume certainement pas la guerre d’Algérie et les tortures à l’œuvre durant cette période, les nostalgiques de l’Algérie française continuent d’entretenir un climat de détestation. Vous avez, de l’autre côté, ce vieux pouvoir vieillissant, le FLN, qui n’a plus comme seule légitimité de s’accrocher à cette branche de l’histoire de l’Algérie moderne. Tout le monde le sait, c’est un État fantoche, un système qui s’est approprié l’Algérie et qui n’a plus d’autre choix que de s’accrocher à cela pour tenter de sauvegarder son pouvoir pendant encore quelques années. Voilà ce dont sont victimes les rapatriés et, de l’autre côté de la Méditerranée, le peuple algérien. Ce cercle vicieux est entretenu par les États».

Pourtant, le pouvoir algérien n’est-il pas aussi responsable de cette situation, puisqu’il explique en permanence que le moindre problème est la conséquence de la colonisation ? «C’est pour cette raison que nous devons dénoncer ceux qui entretiennent le cycle de la nostalgie Algérie française. François Hollande voulait être le Président de la réconciliation franco-algérienne, il avait raison, mais il l’a fait à moitié. C’est une question assez simple d’efficacité. Que la France ait un discours très clair sur ses responsabilités passées, cela permettrait que l’État algérien soit lui aussi placé devant ses responsabilités et ne puisse plus éternellement accuser la France d’être responsable de la situation actuelle de l’Algérie. La situation du peuple algérien est détestable sur bien des domaines et cette situation est d’abord la responsabilité d’un État totalitaire, à savoir l’État algérien. L’Algérie sort de 10 ans de guerre civile contre les islamistes avec 100 000 morts et 10 000 disparus dans un pays qui compte 24 millions d’habitants. Il n’est pas acceptable d’entendre les propos que l’on entend régulièrement dans la bouche des dirigeants du FLN qui accusent encore la France sur des responsabilités plus anciennes, certes réelles, mais beaucoup plus anciennes. Si la France avait le courage d’assumer pleinement sa propre histoire avec l’Algérie, cela obligerait le pouvoir algérien à se taire sur certaines choses et à ne pas rejeter sans cesse la responsabilité sur l’État français».

Ainsi, chacun doit faire un pas vers l’autre. Les dirigeants politiques de demain, qui ne seront pas issus de la génération de la guerre d’Algérie, seront sans doute ceux qui pourront faire la paix intellectuelle entre les deux pays. Une vision partagée par Stéphane Babey : «La France et l’Algérie ont aujourd’hui des problématiques communes majeures. L’histoire ne doit pas être aujourd’hui une couche qui éloigne nos deux peuples. C’est pour cette raison qu’il faut la dépasser, parce que nous avons des défis immenses à relever. L’immigration est une vraie question. Nous avons le plus beau trésor commun, c’est une jeunesse commune. Les centaines de milliers de franco-algériens qui vivent sur notre sol et les familles mixtes créent chaque jour dans l’anonymat un projet franco-algérien, une trajectoire de vie commune, c’est une richesse extraordinaire. Il va falloir que la France sache enfin regarder vers le Sud pour qu’elle puisse retrouver cette envie de s’ouvrir à l’autre pour sortir de cette crise qui est morale autant qu’économique. Mais il faut savoir dépasser l’histoire».

En conclusion, Stéphane Babey estime que les populations sont plus intelligentes que les États : «Le peuple algérien n’éprouve pas de rancune particulière à l’égard de la France, je n’ai jamais rencontré un Algérien demander des excuses ou des réparations. Il faut savoir utiliser cette sagesse populaire, cette envie de fraternité, pour créer une relation franco-algérienne fondée sur d’autres bases, parce que nous avons ensemble d’authentiques défis à relever dans les années à venir. Ce sont des défis qui nous feront aussi retrouver du sens à notre action publique».

«France - Algérie : l’impossible divorce» de Stéphane Babey est publié aux Éditions du Rocher.

Pour lire ce numéro (Accès numérique)

Validez le formulaire ci-dessous

Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.

Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.