Coningsby : un livre pour comprendre les conservateurs britanniques.
LITTÉRATURE
Le Premier ministre britannique, David Cameron, vient de surprendre l’Europe en annonçant qu’il refusait de payer les 2 milliards d’euros supplémentaires que lui réclame la Commission européenne. En France, les commentateurs estiment qu’il s’agit simplement d’une affaire de gros sous. Mais l’éditeur Jean-Gilles Malliarakis considère que l’on gagnerait beaucoup à revisiter l’histoire : «Ceci permettrait de mieux comprendre et de ne pas répéter les niaiseries médiatiques. La droite anglaise s’est développée sur des bases originales. Le parti conservateur aujourd’hui au pouvoir s’est organisé à partir des années 1830 et il a survécu à tous les aléas de l’histoire». Jean-Gilles Malliarakis a publié il y a deux ans la version française du roman de Benjamin Disraëli, Coningsby, qui exprime la volonté de jeunes conservateurs, puisque Benjamin Disraëli est le fondateur du parti conservateur britannique et a été Premier ministre à deux reprises sous le règne de la Reine Victoria. Il avait l’habitude d’exprimer ses idées à travers le style littéraire du roman et cet ouvrage se révèle toujours d’actualité, puisqu’il permet de comprendre la stratégie du parti conservateur. Pour Jean-Gilles Malliarakis, sa lecture peut être très utile à la droite française : «Je ne veux pas faire l’apologie de l’Angleterre, mais elle nous donne des leçons aujourd’hui. David Cameron nous donne des leçons, comme Benjamin Disraëli nous a donné des leçons».
En effet, «l’émergence du parti conservateur en Angleterre date de 1837 : la droite britannique, cela a marché. C’est la première leçon que j’en tire. Il s’agit d’analyser comment des gens, dans les années 1830, ont répondu à l’idéologie gauchisante, c’est-à-dire celle des libéraux britanniques que l’on appelait les Whigs. Ce qui est intéressant aussi, c’est de voir comment ces gens ont conçu l’idée de redresser leur pays face à une idéologie qu’ils n’aimaient pas du tout et qui était synonyme de la Révolution française. Benjamin Disraëli parle de son ami, Coningsby, et c’est un livre qui montre comment l’aristocratie britannique, les élites intellectuelles britanniques, la finance et l’industrie vont s’allier pour vaincre cette idéologie des Whigs. Ce sont pratiquement eux qui vont faire le suffrage universel en Angleterre pour contourner cette idéologie de centre-gauche comme nous la vivons aujourd’hui».
Ce livre confère un autre regard sur les Britanniques, ainsi que sur la construction intellectuelle de la droite anglaise : «Il y a beaucoup de leçons que l’on peut tirer du parti conservateur britannique. D’abord, c’est un parti unitaire, il va rassembler tous ceux qui s’opposent aux forces de gauche et de centre-gauche, à savoir les Whigs, qui sont à peu près l’équivalent de ce qu’incarne François Hollande aujourd’hui. Nos amis anglais ont réussi à construire une droite, qui va parfois se diviser, comme sur la question irlandaise, mais qui a toujours su se réconcilier beaucoup plus facilement que la droite française. Comme il y a plus de pragmatisme dans la droite anglaise, on sait jusqu’où on peut aller. Par exemple, en lisant attentivement la déclaration de David Cameron, on s’aperçoit qu’il refuse de payer au 1er décembre les 2 milliards que lui demande soudain la Commission européenne sous prétexte que l’on a recalculé les produits intérieurs bruts. Je ne dis pas que l’Angleterre a raison sur tous les plans, parce qu’elle paie beaucoup moins, mais ils en sont arrivés là parce qu’il y a une femme, Margaret Thatcher, qui n’était pas animée par une fibre européiste romantique, mais qui avait une vision plus concrète des rapports entre les pays et aussi de la dépense publique. Elle a réussi à obtenir un statut, qui nous semble complètement urticant, mais qui est profitable à l’Angleterre au sein de l’Union européenne. Tout cela sans jamais quitter l’Union européenne !»
Pourtant, les conservateurs ne sont-ils pas menacés par les souverainistes de l’UKIP ? Non, répond Jean-Gilles Malliarakis : «Aujourd’hui, le nouveau parti UKIP apparaît comme assez proche des souverainistes français, mais il ne l’est pas. Il ne faut pas oublier que c’est une scission du parti conservateur et qui, très probablement, reviendra dans le parti conservateur le jour où celui-ci aura renégocié, à l’avantage de la Grande-Bretagne, les traités européens. Je pense que les choses vont se passer ainsi. À terme, il y aura une réconciliation, parce que l’UKIP est une scission du parti conservateur, ce que n’est pas le Front national en France». Autre leçon que nous donne la droite anglaise : «Recoller les morceaux entre le Front national et l’UMP en France est quelque chose de très compliqué, parce que nous sommes dans un pays dominé par l’idéologie. Alors qu’en Angleterre, des gens très disparates, tout le prisme de la droite anglaise du XIXème siècle, ont pu s’allier». Ce livre de Benjamin Disraëli peut être riche d’enseignements pour la droite française : «Je pense que nous avons beaucoup à apprendre des conservateurs britanniques, y compris sur leur façon de défendre les intérêts de leur pays. Cela nous semble parfois agaçant, parce que ces intérêts ne sont pas forcément convergents avec l’idée que nous nous faisons de nos intérêts… Mais il ne faut pas oublier que pour faire l’Europe, il faut comprendre des gens qui ne voient pas forcément les choses comme nous l’a enseigné notre éducation nationale monopoliste. Je rappelle que Margaret Thatcher avait beaucoup étonné les Français en ne voulant pas s’associer au bicentenaire de 1789 ! Nous n’avons pas les mêmes histoires et les mêmes intérêts, mais je finis par penser qu’un David Cameron est peut-être plus européen que tous les hymnes à la joie européistes que les Français ne savent d’ailleurs même pas chanter !»
Il faut aussi prendre conscience que l’élite anglaise est différente de notre élite « énarchique » : « Il y a une différence entre les gens des grandes écoles privées anglaises et les technocrates français : ils savent qu’ils ne sont pas dans un monopole. C’est une leçon très intéressante pour nous. Notre classe politique est formée d’un seul moule, les gens viennent tous de la même école, de la même ville et ils dînent dans les mêmes restaurants… En Angleterre, ce n’est pas pareil. Margaret Thatcher a dû vaincre les résistances de couches plus instituées dans le parti et David Cameron a dû rencontrer les mêmes obstacles ». La lecture de ce roman de Benjamin Disraëli permet opportunément d’aborder les rouages intellectuels du parti conservateur britannique et aussi de mieux appréhender les décisions prises par David Cameron aujourd’hui.
« Coningsby » de Benjamin Disraëli est publié aux Éditions du Trident.
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