Sabordage : comment la France détruit sa puissance
LITTÉRATURE
Christian Harbulot est un spécialiste reconnu dans le monde de l’intelligence économique et il est le fondateur de l’École de guerre économique à Paris. Dans son dernier livre, « Sabordage : comment la France détruit sa puissance », il déplore que les Français, et surtout les élites, se préoccupent trop peu des questions liées à l’intelligence économique. L’auteur explique les origines de cette situation : «Pendant très longtemps, dans un pays comme le nôtre - ce n’est pas le cas de tous les pays - l’information a été considérée comme quelque chose d’assez banal, d’accessible et ayant très peu de valeur. On la différenciait de ce qui était inaccessible, à savoir ce que le concurrent pouvait cacher à un autre. Or, la question, aujourd’hui, est de savoir exactement, dans le monde qui est le nôtre, à quoi sert l’information, dans la mesure où l’information est devenue l’élément central, non pas d’un monde que l’on a toujours connu, c’est-à-dire le monde matériel, mais d’un deuxième monde qui est en devenir et que l’on appelle le monde immatériel». Christian Harbulot insiste : «Il y a vraiment une nécessité absolue, dans un pays comme la France, d’avoir conscience que l’information est le pétrole d’aujourd’hui et de demain. Le problème que l’on a en France, c’est que l’on en est toujours au stade d’être passé de la machine à écrire à l’ordinateur, en se disant que l’Internet n’est qu’une troisième étape… Or, on est dans autre chose et, tant que nos élites n’auront pas pris en compte cette autre chose et tout ce qui en découle, je crois que l’on aura quelques soucis à se faire».
Finalement, de la même manière qu’avant de prendre des médicaments, on doit soigneusement en lire les notices, on doit aussi le faire avec l’information et lire en détail les modes d’emploi : «J’étais justement en train de comparer les fameuses notices d’emploi que l’on a, par exemple, avec des applications comme Facebook sur son smartphone. Si on lisait très attentivement ce qu’il y a derrière certaines notices d’emploi, je pense que beaucoup de personnes tomberaient de leur chaise ! En téléchargeant telle application, par exemple, on donne l’autorisation à une structure de lire tous vos SMS ! Et c’est vraiment l’un des aspects du problème parce que, pour moi, la vraie question n’est pas là. La vraie question, quand je parle de deuxième monde, c’est que c’est un monde qui s’offre à nous, que l’on doit construire, dans lequel il va y avoir des intérêts énormes... Donc, de l’activité économique, des marchés, toute une bataille pour essayer de voir qui va faire quoi et sous quelle forme».
Christian Harbulot n’hésite pas à nous faire partager sa prospective dans ce domaine : «Tôt ou tard, on va se heurter à des intérêts majeurs. Il va falloir composer avec les États. Je crains que pour l’instant, en France, on ne soit très loin de tout cela. On en est encore à une approche, dans le meilleur des cas, ultradéfensive. Tant que l’on n’aura pas des décideurs qui auront enfin une vision pour positionner un pays comme le nôtre dans cet univers virtuel, je crains que notre esprit d’ingénieur et notre créativité n’aboutissent une fois de plus qu’à des miettes, qu’à des petits morceaux de parts de marché, acquis ici et là, mais sans plus…» Christian Harbulot se montre plutôt amer à l’égard de la classe politique : «Ce n’est pas simplement une espèce de discours répétitif sur l’attente de la croissance. C’est le drame que nous vivons en France, aujourd’hui, d’avoir un monde politique qui est figé sur des grilles de lecture qui sont totalement dépassées et obsolètes, alors que, lorsque l’on voit fonctionner les économies les plus dynamiques au niveau mondial, on constate deux choses très simples. Un, il y a vraiment des stratégies de conquête. Deuxièmement, il y a une très forte connivence dans ces pays entre les autorités dites publiques et les intérêts privés. Or, en France, parler de connivence entre des autorités publiques et des intérêts privés, cela relève presque du soupçon qui donne l’idée d’une chose malsaine. Or, ce qui devrait être le sens premier de tels propos, c’est comment travailler ensemble pour mieux vivre ?»
Certes, Christian Harbulot a raison, mais en France, travailler ensemble est quelque chose d’illusoire, puisque l’État continue de considérer l’entreprise comme un lieu à contrôler où l’on pourra prendre un peu d’argent… Force est de constater que le contrôle fiscal reste malheureusement le seul lien direct entre une PME et l’État ! Christian Harbulot ne conteste pas cette vision : «On est encore, malheureusement, dans un pays où les hiérarchisations de pouvoir et de perception de la force de l’un par rapport à l’autre dépendent de ce schéma-là». Aussi, poursuit-il, «le drame de la France aujourd’hui, c’est que ce monde des PME, des TPE, reste un monde laissé pour compte, qui n’est pas pris au sens premier du terme, c’est-à-dire comme base essentielle de la renaissance de nos écosystèmes».
Christian Harbulot souligne le changement civilisationnel que nous sommes en train de vivre. Il nous invite notamment à prendre notre indépendance d’esprit vis-à-vis des États-Unis : «Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas un monde, mais deux mondes, et le deuxième monde est ce monde immatériel. Pour la première fois, aussi, il y a un empire qui s’appelle les États-Unis d’Amérique qui pensait pouvoir le contrôler entièrement. Il déchante depuis et je pense que les États-Unis sont en déclin et en recul dans bien des domaines du monde matériel classique. De la guerre du Vietnam à l’Irak, on voit bien qu’il y a un chemin qui a été parcouru et qui n’est pas forcément le meilleur. En revanche, les États-Unis pensent que sur ce monde immatériel, dont ils estiment être les créateurs, leur avenir repose aussi bien en termes d’activités économiques que de rentabilité financière. Je pense que cet espoir n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît. On est à une époque charnière, parce que les États-Unis s’affaiblissent et nos élites ne se sont pas vraiment préparées à la conséquence de cet affaiblissement. C’est bien là tout le problème. À force de croire qu’un empire est une donnée immuable et que tout en découle, eh bien, je pense que l’on prend de très mauvaises habitudes et je crois que la période de la vie politique française actuelle traduit bien ce malaise. Nous ne nous sommes pas habitués à imaginer les États-Unis en situation de faiblesse, or c’est bien ce qui se passe sur plusieurs dossiers essentiels. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre. Il ne s’agit pas de tourner le dos aux États-Unis. Il s’agit d’apprendre à vivre de manière beaucoup plus autonome que nous le faisions précédemment et en ne pensant pas que cet empire sera toujours là pour nous protéger, ou pour nous imposer une certaine voie. C’est la question essentielle de la période dans laquelle nous sommes en train d’entrer».
Cet ouvrage de Christian Harbulot nous invite à réfléchir, sur la base de données pertinentes, à l’évolution du monde. C’est aussi un livre que l ’on peut qualifier d’optimiste, parce qu’il nous permet de comprendre que la France n’est pas encore condamnée : cela si, toutefois, elle sait changer intelligemment de trajectoire en temps utile.
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