L’entreprise à visage humain.
LITTÉRATURE
André Benayoun est maître de conférences en droit privé, consultant et formateur en droit social, et spécialiste de l’éthique en tant que cofondateur des «Entretiens des cultures éthico juridiques comparées». Il vient de publier, aux éditions Auteurs du Monde, un ouvrage intitulé «L’entreprise à visage humain : utopie ou réalité». Il est indispensable de faire la paix dans l’entreprise, tel est le message qu’il souhaite lancer, tant auprès des chefs d’entreprise, que des salariés. Il rappelle tout d’abord que lorsque les salariés sont heureux dans une entreprise, l’ambiance est meilleure et la productivité est aussi supérieure : «On a trop tendance à séparer l’entreprise, qui est une entité abstraite, de ceux et celles qui font vivre ces entreprises, de l’entrepreneur jusqu’au bas de l’échelle. L’entrepreneur a pour fonction première de faire aimer son entreprise à ses salariés et il ne peut le faire que si lui-même croit en son entreprise, ainsi qu’en les hommes et les femmes qui travaillent pour cette entreprise».
Certes, nous sommes tous d’accord, toutefois force est de constater que les jeunes qui arrivent sur le marché du travail ont été conditionnés par l’Éducation nationale sur le thème de l’entreprise qui serait un lieu d’exploitation... Or, avec une telle propagande, on peut aussi comprendre que de nombreux salariés ne soient pas vraiment attachés à leur entreprise ! L’auteur reconnaît que c’est là «un aspect négatif de l’entreprise. Cela ne concerne pas l’ensemble des salariés, mais une grande partie. Il faut rompre avec cette vision de l’entreprise. Tout le monde doit s’approprier l’entreprise, aussi bien les gens de l’extérieur, les enseignants ou les journalistes, comme les entrepreneurs et les salariés. L’entreprise est vitale pour la société et elle est aussi vitale pour l’homme. Nous passons beaucoup de notre temps au sein d’une entreprise et il est important que celui ou celle qui travaille dans l’entreprise, peu importe le poste qu’il occupe, puisse le faire dans les meilleures conditions possible. Les salariés peuvent se trouver exposés à des souffrances, notamment le licenciement et, là aussi, l’entrepreneur doit faire une véritable révolution. S’il y a licenciement, le salarié doit être accompagné. On ne peut plus se conduire comme on se conduisait auparavant. Si c’est un motif économique, il faut prendre le temps d’expliquer pourquoi on en est arrivé à une telle situation et il faut surtout essayer de travailler avec d’autres entreprises pour permettre à la personne de retrouver un emploi le plus rapidement possible. Là, il y a une véritable révolution à faire. Cela me paraît fondamental».
Ce livre d’André Benayoun a le mérite d’ouvrir le débat, mais on peut quand même se demander si cet ouvrage n’est pas parfois décalé, eu égard au contexte particulier de notre pays en matière sociale. En effet, c’est un livre idéal pour un régime libéral, parce qu’il permet à l’entrepreneur de prendre conscience de l’importance d’adopter un visage humain. Mais en France, les salariés sont tellement protégés que, bien souvent, les patrons n’osent rien leur dire... En fait, il y a tant de lois sociales que celles-ci finissent paradoxalement par se retourner contre les salariés, car les patrons ont toujours l’impression d’être des victimes : alors, ils n’embauchent plus et ils ne communiquent plus... André Benayoun n’est pas en désaccord avec cette approche : «Effectivement, pléthore de lois nuit... Si le législateur, à tort, vient légiférer dans tel ou tel secteur, c’est parce que la relation humaine a été rompue à un moment donné. Cette rupture entre un employeur et un salarié aurait dû amener à trouver des solutions qui satisfassent les intérêts des uns et des autres. Mais nous ne sommes pas dans cette relation humaine. On est encore dans des rapports de forces. Le législateur, constatant que des situations sont bloquées, va effectivement chercher à légiférer en faveur du salarié ou du chef d’entreprise pour trouver des solutions. Je ne crois pas que tout cela soit la solution. Les mentalités doivent se métamorphoser, car la relation humaine est fondamentale. S’il n’y a pas de relation de confiance, que cela soit un cadre ou un simple agent, rien ne se fera positivement et on ira effectivement vers une partie de bras de fer où personne ne gagnera. Mais c’est à notre portée. C’est une véritable révolution qui doit être faite au niveau de chacun d’entre nous». Pourtant, dans les pays plus libéraux, où la fiscalité est beaucoup plus faible, on observe que les engagements de solidarité sont les plus forts. Ainsi, plus l’État veut tout contrôler, plus les gens ont tendance à se déresponsabiliser… N’est-ce pas la même chose dans le domaine social ?
Pour André Benayoun : «Cette vertu qu’est la solidarité, à savoir ce geste qui est d’aller vers l’autre, est-ce quelque chose d’inné ? Quand on compare la France avec d’autres pays occidentaux, il faut aussi se tourner vers notre histoire. Nous avons une histoire où l’État s’est investi fortement, avec cette mission providentielle d’intervenir. Nous sommes un pays très jacobin, très centralisé, où le poids de l’État est devenu prégnant. Est-ce qu’il y a eu défaillance de la part des acteurs de la société civile ? Est-ce qu’ils auraient dû jouer naturellement ce rôle de solidarité, auquel cas l’État ne serait pas intervenu ? Je dirais plutôt le contraire. Je pense que l’État s’est approprié ce qui revenait à tout un chacun. Effectivement, la voie de la facilité est de se dire : «Je m’en lave les mains, ce n’est pas mon problème, c’est le problème de l’État». Il faut redonner confiance en chacun d’entre nous et que les acteurs sociaux et associatifs se réapproprient l’initiative de la solidarité en impliquant davantage les membres de la société civile. Là aussi, l’entreprise peut jouer un rôle considérable, car elle est aussi un vecteur d’éducation. Ce que l’on fait à l’intérieur de l’entreprise peut nous conduire à agir positivement dans la vie de tous les jours. Notre histoire et notre vécu psychologique, nous l’apportons également au sein de l’entreprise. Nous avons intérêt à cultiver cette valeur de solidarité, elle ne doit plus être la propriété de l’État, la société civile doit se la réapproprier».
Entreprise et éthique, c’est la base de l’entreprise à visage humain, mais est-ce une réalité aujourd’hui ? André Benayoun conclut : «Certains chefs d’entreprise ont peut-être assimilé cela, malheureusement le nombre d’affaires qui sont portées devant les conseils de prud’hommes révèle que cette valeur éthique n’a pas totalement été intégrée. Les salariés doivent aussi sortir de cette vision du patron qui est celui qui exploite. Cette figure est parfois entretenue par un certain nombre de syndicats jusqu’au-boutistes. Mais les patrons se comportent parfois d’une manière peu éthique et il faut, là aussi, changer les mentalités. L’éthique, c’est aussi la politesse et ce que l’on appelle les civilités : par exemple, demander des nouvelles des enfants, c’est-à-dire rompre la relation de travail pour quelques minutes. C’est simplement cela. Or, très souvent, dans les entreprises, la dimension humaine n’existe pratiquement pas et les relations sont essentiellement techniques. Il ne faut pas s’étonner ensuite des conflits très graves qui s’ensuivent. La relation doit être apaisée au sein des grandes entreprises ou des grandes administrations».
L’ouvrage est intéressant, mais il faut aussi comprendre qu’il est difficile de généraliser dans ce domaine, car il y a heureusement beaucoup de petites et de grandes entreprises qui se comportent d’une manière éthique, même si les médias nous présentent toujours celles qui posent problème dans ce domaine. On retiendra surtout que cette approche du management responsable est d’abord une source de productivité et de performance pour l’entreprise.
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