Le corps des femmes
LITTÉRATURE
Madeleine Chapsal a publié des dizaines de romans, dont certains ont été des grands succès de librairie. Journaliste de profession, elle a été l’une des fondatrices de L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui fut son mari, et Françoise Giroud. Elle vient de publier un ouvrage de réflexion intitulé «Le corps des femmes», dans lequel elle soutient que la libération des femmes n’est finalement qu’un leurre : en effet, bien qu’elles se soient affranchies de certaines contraintes, elle estime que «le corps des femmes appartient toujours aux hommes ». Madeleine Chapsal nous présente son livre : «J’ai surtout fait un livre de questions. On nous dit depuis longtemps - beaucoup de femmes en sont convaincues - que nous sommes enfin libres et que nous avons gagné tout ce que nous voulions obtenir pour arriver à une certaine égalité avec les hommes. Or, à bien y réfléchir, je me suis dit que ce n’était pas vrai. C’est un mythe, car nous sommes encore complètement soumises au pouvoir des hommes. Si les femmes se dévêtissent de plus en plus, c’est évidemment pour séduire… J’ai essayé d’examiner pas mal de situations. Ce qui m’a frappée - c’est pour cette raison que j’ai voulu écrire ce livre - c’est de voir à un Salon du Livre tout un public de femmes, quels que soient leur âge et leur corpulence, qui montraient tout le haut de leur corps, et aussi pas mal le bas, sans compter les jeans extrêmement moulants… Certaines m’ont dit qu’elles étaient libres et qu’elles entendaient s’habiller comme elles en avaient envie. Mais je ne le crois pas : elles font cela parce qu’elles ont envie de se faire remarquer et de plaire. Les hommes laissent de plus en plus faire cela, y compris lorsqu’il s’agit de leur propre épouse, sauf effectivement les musulmans… Ils arrivent peut-être à rendre plus attirantes et plus sexy leurs femmes couvertes... Elles sont élégantes et mystérieuses, ce qui n’a rien à voir avec ces petites jeunes femmes qui montrent à la fois leur estomac, leurs épaules et même leur string…»
Donc, selon elle, la femme serait donc encore soumise à l’homme : «Je suis allée voir Françoise Héritier, qui est anthropologue et qui a été très proche de Claude Lévi-Strauss. Lorsque j’ai commencé à lui dire ce que nous venons d’évoquer, elle m’a déclaré : «Les femmes sont toujours sous la domination des hommes…» J’ai cherché les statistiques. Or, il y a une femme qui meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint... Il y a des femmes qui sont encore excisées, y compris en France... Et ne parlons même pas des femmes violées ! Quant au travail, les premières que l’on licencie dans une entreprise, ce sont les femmes… Pour le même travail, les salaires sont inférieurs quand il s’agit des femmes. Alors, que l’on ne vienne pas nous dire qu’il y a égalité ! On vise l’égalité, on la voudrait, on l’espère, il y a des lois qui vont dans ce sens, mais nous n’y sommes pas encore. Ce sont les hommes qui dirigent encore les finances… J’ai aussi réfléchi au trajet et aux biographies de femmes célèbres, que l’on considère comme ayant tout réussi dans leur vie, comme Coco Chanel ou Françoise Giroud. Je me suis penchée sur ma propre vie et j’ai vu à quel point nous avons été, les unes et les autres, sous l’influence des hommes. On sait très bien, en ce qui concerne Chanel, que c’est un homme qui l’a tirée de la médiocrité de son existence auvergnate. Pour Françoise Giroud, on sait aussi que sans Jean-Jacques Servan-Schreiber, elle ne serait pas devenue directrice politique d’un journal. C’est lui qui lui a donné le pouvoir. Il y a toujours dans la vie des femmes des hommes qui leur donnent le pouvoir. Ou qui le leur retirent...»
Madeleine Chapsal va même jusqu’à écrire : «Dans la rue ou au restaurant, quand je vois un homme accompagné d’une femme, j’ai curieusement le sentiment qu’il la tient par une sorte de laisse invisible...» Elle nous explique les raisons de cette soumission : «À partir du moment où j’ai commencé à réfléchir à cela, j’ai vu les choses autrement. Il y a des détails qui m’échappaient, mais j’ai bien compris que nous étions encore soumises et surveillées, parce que nous avons envie d’être aimées. Les femmes ont avant tout envie d’être aimées. Les hommes ont aussi envie d’être aimés, mais surtout de faire carrière, de réussir... Ils sont en rivalité avec les autres… Les femmes dont nous avons gardé le souvenir, comme les aristocrates, étaient quand même mariées à des hommes. On sait à quel point les rois ont pu prendre et rejeter ensuite leurs favorites. Il y a eu quelques grandes reines, mais très peu. C’étaient les hommes qui avaient les armes, qui faisaient la guerre, qui violaient les femmes de l’ennemi : si l’on viole les femmes de son ennemi en temps de guerre, c’est parce qu’elles appartiennent aux hommes et c’est donc pour humilier les hommes... D’ailleurs, il y a des hommes qui ne supportent plus les femmes qui ont été violées. Il y a des frères qui se débrouillent même pour que leurs sœurs ne vivent plus ! On a tellement envie qu’il y ait une espèce de libération et d’égalité, surtout depuis les lois sur la contraception et l’avortement, que l’on ne fait plus attention à ce qui subsiste encore...»
Finalement, elle semble regretter cette évolution : la femme qui se laisse aller, la femme de plus en plus dénudée, la femme de plus en plus facile… Dans son livre, elle évoque la prostitution sans prendre de position précise : «Je ne vois pas comment l’on peut faire ! La question de la sexualité nous concerne tous. On nous a mis en tête que les hommes ne pouvaient pas s’en passer. Pour moi, cela a commencé au moment où l’on a fait venir tous ces travailleurs nord-africains et il fallait bien qu’ils s’expriment sur ce plan-là. On a créé des espèces de bordels qui ressemblaient à des maisons d’abattage... On n’en parle pas trop, mais c’est la raison principale… Toutes les filles qui ne savent pas comment terminer leurs fins de mois trouvent que cela peut être bien pratique aussi. Il est donc très difficile de faire des lois pour supprimer totalement la prostitution, on n’y arrivera pas… On ne peut pas non plus interdire la sexualité et donner du bromure à tout le monde ! Comment aménager cela ? Je crois que dans les tribus primitives on se débrouillait mieux… Chez nous, il n’y a plus d’interdits...»
C’est un livre très agréable à lire qui amène à s’interroger sur la place des femmes dans la société, sur les rapports des hommes avec les femmes, mais la célèbre romancière se garde bien de dicter à ses lectrices et lecteurs ce qu’ils doivent penser de tel ou tel sujet.
«Le corps des femmes» de Madeleine Chapsal est publié chez Fayard.
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