Le Christ selon l’Afrique

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Calixthe Beyala vient de publier «Le Christ selon l’Afrique». Un livre incroyable, dans son ton, son sujet et son style, car elle évoque cette Afrique qui évolue, pourtant méconnue des Occidentaux qui sont encore sur les clichés d’un continent où règne la famine, alors que l’Afrique se plonge dans les nouvelles technologies, tout en se tournant vers l’égyptologie et l’adoration du dieu soleil Amon-Rê ! Incroyable, les Africains se tournent vers le dieu soleil Rê ! Née au Cameroun, Calixthe Beyala poursuit une œuvre littéraire traduite et étudiée dans de nombreux pays. Grand prix de l’Académie française en 1996 pour «Les Honneurs perdus», elle a publié de nombreux romans dont, «La Plantation» en 2005 et «Le Roman de Pauline», en 2009. Une rencontre avec Calixthe Beyala est toujours enrichissante, surtout lorsqu’elle parle avec autant de passion de son dernier livre : «Je décris une Afrique que les Européens ne connaissent pas, parce qu’ils ont des préjugés sur l’Afrique. Ils sont toujours dans la caricature que l’Afrique est très pauvre et que les Africains ne s’en sortent pas. Je vois dans mon quartier de Douala tous les gens devenir gros et je leur demande pourquoi. Ils me répondent avec humour : «C’est la misère qui me rend si énorme !» Mais lorsque l’on est misérable et que l’on ne mange pas, on ne peut pas être gros… L’Afrique est en train de traverser cette période d’hyper-consommation, elle est en train de se chercher sur le plan spirituel, elle est en train de calquer le modèle occidental sur le plan économique, ce qui n’est peut-être pas forcément la meilleure des choses... Je me suis installée dans une rue africaine pour rendre compte de ce qui adviendra de cette Afrique de demain».

Finalement, «jamais l’Afrique ne s’est aussi bien portée, au moment où le reste de l’humanité va aussi mal. L’Occident doute, l’Occident a peur, alors que l’Afrique a tout son avenir…» Le livre permet de prendre conscience de l’importance croissante de l’égyptologie en Afrique. Pour Calixthe Beyala, ce n’est pas nouveau : «L’égyptologie a été mise à l’ordre du jour avec le panafricanisme au XIXème siècle. Mais il n’y a pas que l’égyptologie, il y a aussi le christianisme, il y a des évangélistes partout, l’islam aussi… C’est une grande effervescence intellectuelle et spirituelle, alors que l’Occident ne connaît plus ce genre de situation». L’Afrique est-elle en train d’idolâtrer des faux dieux ? Calixthe Beyala n’apprécie pas le terme de «faux dieux» : «Pourquoi des faux dieux ? Il peut être facile pour les trois grandes religions monothéistes de dire cela, mais les trois grands livres sont nés après l’égyptologie et c’est l’égyptologie qui a inventé le dieu unique à travers Amon-Rê, le dieu soleil. Le monothéisme n’est pas né du judaïsme, du christianisme ou de l’islam : le monothéisme est né de l’Égypte antique avec Toutankhamon qui a inventé Amon-Rê. Même le christianisme trouve ses racines en Égypte. Les premiers chrétiens sont les Coptes et ils sont en Égypte. Dans de nombreux écrits égyptiens, vous pouvez faire des recoupements avec le christianisme, le judaïsme ou l’islam, car ce sont les mêmes prières. Alors, qui a copié qui ? Isis est par exemple la vierge Marie dans l’Égypte antique. Osiris est le Christ…»

D’ailleurs, «les Égyptiens antiques étaient des Africains et Isis était la vierge noire. D’une certaine façon, si les Africains sont très chrétiens, ils ne font que retourner à la maison…» L’ouvrage consacre une large place à la spiritualité : «On ne peut pas parler d’une vie sans parler de la spiritualité. Il est tout-à-fait normal que dans mon évolution intellectuelle, je me sois intéressée à la connaissance spirituelle. J’ai fait ce chemin qui m’a amenée à mieux comprendre et capter les civilisations et les évolutions sociétales. Sans la spiritualité, vous ne pouvez pas capter tout cela, il n’y a pas que la connaissance scientifique». L’Afrique de plus en plus spirituelle, alors que l’Europe se détache de la spiritualité.

Finalement, est-ce l’absence de spiritualité qui entraîne l’Occident dans son déclin ? «Oui. A partir du moment où l’être humain pense qu’il peut tout gérer, il en arrive à tout gérer par la loi… Où est le sens de l’homme ? Il ne faut pas des lois qui obligent les hommes à faire des choses sous peine de prison ou d’amende, il faut aussi que les hommes aient une conscience qui les guide à faire des belles choses. En Occident, on a tout désacralisé, même le politique, et je me demande comment un jeune peut évoluer dans cet environnement sans repères. L’Europe a intérêt à se tourner vers la spiritualité pour sauver sa peau».

Calixthe Beyala est connue pour son franc-parler, il y a quelques années, elle avait pris position pour Laurent Gbagbo en Côte d’ivoire. Aujourd’hui, elle estime que l’histoire lui donne raison : «Ceux qui tiennent les médias sont les mêmes qui tiennent les économies du monde. Donc, ils ont intérêt à faire des guerres et à vendre des armes. Ils ont besoin d’être soutenus par le grand public dans leurs ventes d’armes. Ces gens se moquent de la démocratie et des droits de l’homme. Il n’y a que l’argent qui les intéresse et ils sont prêts à tuer des masses pour gagner de l’argent. Quand vous essayez d’expliquer la vérité aux gens qui sont manipulés, ces puissances utilisent les médias pour les désinformer. Il y a eu une opération de manipulation faisant croire que Laurent Gbagbo tuait les gens chez lui, ce n’était pas vrai, qu’il avait truqué les élections, ce n’était pas vrai… Il y a toujours deux ou trois intellectuels, comme BHL, qui font partie de cette mouvance et de cette élite torturante». Une femme pleine d’énergie, d’humour et de franc-parler, c’est une rencontre dont on se souvient. Son livre est à la fois drôle, émouvant et riche d’enseignements.

«Le Christ selon l’Afrique» de Calixthe Beyala est publié chez Albin Michel.

Pour lire ce numéro (Accès numérique)

Validez le formulaire ci-dessous

Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.

Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.