De la révolution à l’inversion.
LITTÉRATURE
On entend trop souvent dire qu’il est impossible d’engager la moindre réforme sans faire descendre des milliers de gens dans la rue. Marc Albert Chaigneau nous présente une nouvelle manière de penser et d’aborder les choses dans son dernier livre, «De la révolution à l’inversion», où il décrit un processus de changement de société sans violence et sans destruction, permettant ainsi, contrairement aux révolutions, de conserver opportunément tout ce qui peut être considéré comme favorable ou bénéfique. Marc Albert Chaigneau a été conseil de société, avocat d’affaires et responsable juridique de groupes pendant 35 ans. Dans le cadre de sa spécialité, il a étudié, organisé et réformé des centaines d’entreprises. Passionné de philosophie, il a ainsi développé des méthodes d’analyse des sociétés, des comportements et des pensées humaines. Depuis 2006, il se consacre à l’écriture et trois de ses essais ont déjà été publiés. D’abord, il revient sur le concept de révolution : «Je suis parti de la critique de la révolution et de l’analyse des processus. On a souvent tendance à considérer que la révolution est l’aboutissement, alors que la révolution n’est qu’un processus, ensuite on a, ou non, une nouvelle société, de nouvelles structures ou de nouvelles institutions. L’objet de mon ouvrage n’est pas de définir les conditions de fonctionnement d’une nouvelle société : le principe et les idées de démocratie comme cela figure dans la Déclaration des droits de l’homme apportent une base de recherche pour une société satisfaisante. Mais au niveau du processus, on l’a vu ces dernières années dans les pays arabes, les révolutions n’ont pas abouti à une nouvelle société. En plus, ce sont des événements extrêmement destructeurs. On détruit une société existante parce qu’elle a des gros défauts mais, aussi graves que puissent être les défauts, il y avait quand même des avantages et des choses qui fonctionnaient, et cela entraîne la souffrance d’un très grand nombre de gens. La Révolution française, qui est considérée comme un modèle, a d’abord abouti à la Terreur, avec de grandes souffrances et un grand nombre de morts».
Au cours de sa réflexion, l’auteur nous emmène progressivement vers l’idée d’envisager autrement, à travers un processus d’inversion, le concept du changement : «L’idée que j’ai eue vient des modèles que j’ai pu chercher à appliquer dans des restructurations et des réformes de sociétés pour faire repartir des entreprises en difficultés : il s’agit de faire une inversion. L’inversion consiste à ne plus partir du général pour aller vers le particulier, c’est-à-dire de l’abstraction générale. On part du sommet, c’est la règle générale, pour essayer de l’appliquer à différents cas particuliers, généralement mal. On a une concentration du pouvoir qui est extrême et qui tend toujours à se renforcer pour, soi-disant, obtenir de meilleurs résultats. Mon idée est de repartir de la base, chacun doit résoudre les problèmes qui se posent à lui, et de suivre un processus inverse des processus actuels. Cela suppose de remettre en cause un certain nombre de valeurs qui dominent dans notre société et, d’abord, la relation de domination-soumission. Ce qui alimente cette structure pyramidale, c’est d’abord la relation de domination-soumission qui fait remonter les décisions et les pouvoirs, qui enlève tout pouvoir à la base, donc aux personnes qui sont confrontées aux problèmes, ce qui les rend inefficaces et leur donne un travail qui présente de moins en moins d’intérêt».
Au final, Marc Albert Chaigneau plaide pour une forme de démocratie directe : «Mon point de départ, c’est observer la situation telle qu’elle existe et donner le processus qui permettrait de changer, cela pour aller vers une véritable démocratie et, pour moi, la seule véritable démocratie est la démocratie directe. Dans la démocratie parlementaire telle que nous la connaissons, il y a des classes de privilégiés, il y a des gens qui décident de règles auxquelles eux-mêmes ne sont pas soumis et ne se soumettent pas. Par rapport aux reproches que l’on peut faire à l’Ancien régime, la plupart peuvent être reportés de la même façon sur les dirigeants actuels». Dans son approche intellectuelle, l’auteur préconise une nouvelle démarche consistant à toujours partir des cas particuliers et à observer ce qu’il y a de commun entre les différents cas particuliers : «Par exemple, en matière de droit, on fait des règles très générales et on essaie ensuite de les adapter à tout et n’importe quoi. Mais, plus les règles sont générales, plus il est difficile de les adapter. C’est à partir de cas particuliers que l’on peut voir si l’on élargit ou si l’on n’élargit pas. C’est en comparant des situations, des similitudes et des distances, que l’on peut arriver à construire des règles qui soient réellement applicables et qui conviennent vraiment à des situations différentes. Quand on regarde l’histoire de la connaissance humaine, on est toujours parti d’intuitions, de recherches et de cas pratiques, avant d’élargir vers des règles générales. C’est la réalité concrète qui a toujours été le guide. Or, à l’heure actuelle, on prétend fonctionner, dans la société comme dans l’éducation, en partant de la règle générale. Mais si vous expliquez à quelqu’un une règle dont il ne comprend pas l’usage et la portée, il ne s’y intéresse pas… Si vous le confrontez au problème et s’il se rend compte qu’il n’arrive pas à résoudre ce problème et si, ensuite, vous lui donnez la règle qui lui permet de résoudre ce problème, alors là, il la comprend, il l’intègre et il l’accepte infiniment mieux. Donc, il est beaucoup plus efficace de partir de la pratique pour aller vers la théorie, plutôt que de commencer par la théorie en allant ensuite dans la pratique».
Avec ce modèle, chaque citoyen devient évidemment davantage responsable de son destin, mais aussi au sein de la collectivité. C’est également pour cette raison que Marc Albert Chaigneau présente une nouvelle approche en matière de fiscalité, à travers une règle simple : «Si un citoyen consacrait le quart de son temps de travail au service public et si le quart de la production des entreprises était remis à la collectivité, cela pourrait représenter la totalité de leurs contributions…» Il plaide ainsi pour un impôt unique et général de 25%. Certes, il n’est pas question de réclamer 25% de son salaire à une personne qui a des faibles revenus, mais on peut lui demander d’apporter une contribution équivalente : «C’est une forme de 25%. Tous les raisonnements sont fondés sur l’idée que le rendement de l’impôt est proportionnel au taux, or c’est faux. Un citoyen qui est au SMIC peut très bien faire quelques heures d’activités pour les services publics. Évidemment, pour une personne au SMIC, on ne va pas lui demander une contribution sur le plan financier. Mais à travers cette notion, tout le monde contribue. Il ne faut pas que certaines personnes soient exclues du fonctionnement social, comme c’est le cas à l’heure actuelle». Dans son livre, Marc Albert Chaigneau ouvre différentes pistes pour gouverner autrement, en rendant chaque citoyen responsable. L’ouvrage est intéressant et pertinent sur le plan intellectuel, il peut aussi apporter des idées nouvelles à toute personne appelée à gérer une organisation.
«De la révolution à l’inversion» de Marc Albert Chaigneau est publié chez Edilivre.
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