Je suis venu te dire que je m’en vais...
LITTÉRATURE
"Je suis venu te dire que je m’en vais" : c’est ce que deux millions de Français ont déjà notifié à leur pays… Lorsque l’on évoque l’expatriation, on l’assimile souvent à de l’exil fiscal, alors que cette forme de départ ne concerne qu’une minorité. En réalité, des milliers de jeunes quittent la France chaque année pour aller travailler à l’étranger, que ce soit pour des petits boulots ou pour créer une entreprise. Ce phénomène est analysé par André Bercoff qui publie, avec l’économiste Deborah Kulbach, un essai qui raconte l’histoire de ces nouveaux expatriés.
André Bercoff estime que la situation est préoccupante : «La France a toujours été un pays d’immigration et non pas un pays d’émigration. Il faut remonter à la révocation de l’Edit de Nantes et à la fuite massive des protestants pour vraiment assister à une émigration de masse. Je ne parle pas de la période de l’Occupation, car c’étaient d’autres circonstances. Il ne s’agit pas d’une émigration massive, les Français ne quittent pas la France par millions. Mais ce qui est préoccupant, c’est que beaucoup de jeunes, beaucoup de cerveaux, beaucoup de gens s’en vont… Or, ils ne partent pas pour voir du pays, pour faire des études, pour passer quelques années à l’étranger et revenir un jour en France forts de leurs expériences, ce qui est toujours très souhaitable. Là, il s’agit de gens qui s’en vont parce qu’ils ont l’impression qu’ils ne trouveront pas les débouchés dont ils ont besoin et envie en France, et ils vont donc à l’étranger pour s’y installer. C’est ce qu’il y a de plus préoccupant».
Le principal enseignement du livre, c’est qu’il ne s’agit pas de milliardaires et d’exilés fiscaux qui quittent la France : «Ce qui m’a incité à faire ce livre, ce sont des conversations avec des gens très divers, dans des milieux variés, où l’on me dit : «Mon cousin est parti en Australie», «Mon fils est parti en Chine ou aux États-Unis…» J’ai entendu cela tout le temps. C’est devenu un refrain. J’ai commencé à enquêter et j’ai réuni un certain nombre de témoignages. Les exilés fiscaux ne représentent que 3% de cet «exode» ! Les autres sont des jeunes ou des entrepreneurs, des gens qui ont envie de faire des choses, et ils se retrouvent dans des restaurants à San Francisco, dans des bureaux high-tech de la Silicon Valley, faisant des macarons à Sydney en Australie, dans les réceptions des hôtels en Grande-Bretagne ou ailleurs… Cela fait beaucoup de monde. La France est quand même l’un des plus beaux pays du monde, c’est un pays qui attire encore des millions de gens et là, il y a un vrai problème. Le livre est un peu un portrait en creux d’une France qui se cherche en ce moment et qui, hélas, ne s’est pas encore retrouvée».
Dans ces témoignages, ce qu’il y a de plus triste, c’est que beaucoup ne reviendront pas : «C’est vrai, beaucoup ne reviendront pas, sauf, disent-ils - cela revient très fréquemment - si le système change. Mais ils pensent qu’il faudra vingt ans pour que le système change, ce système de gens qui s’entretiennent entre eux, clergé, noblesse et tiers état… Ils ont l’impression, en fait, d’être encore dans un certain Ancien Régime. Ils ont l’impression, à tort ou à raison mais, malheureusement, à raison quelquefois, qu’il y a un plafond de verre qui empêche un certain nombre de gens d’aller plus loin. Ils ne quittent pas la France parce qu’ils ne l’aiment pas ou parce qu’ils n’ont pas envie d’y rester, mais parce qu’ils estiment qu’ils n’ont pas les débouchés, les structures et les moyens de faire ce qu’ils ont envie de faire. Ils ne souhaitent pas être assistés ou avoir des subventions, mais simplement pouvoir travailler en paix et ne pas être confrontés à une jungle de fiscalité… Il est extrêmement difficile de créer une entreprise et de la faire vivre. C’est ce que j’ai senti et essayé de retranscrire. Cela dépasse le clivage gauche-droite. Depuis une quarantaine d’années, il faut le dire, les princes qui nous gouvernent, les élites, ceux que l’on appelle pompeusement les sachants, se sont assis sur leurs lauriers en disant tout va très bien Madame la marquise, on peut continuer comme ça, le soleil est sur la France, tout cela n’a pas d’importance… En fait, il s’agit de se faire réélire, de dire : «Encore une minute, Monsieur le bourreau !» Et puis, on verra bien... On verra bien demain ce qui se passera… C’est «Après moi le déluge.» C’est toujours pareil : on ne veut déplaire à personne, surtout pas à son futur électorat... On sait ce qu’il y a à faire, tout le monde le sait. Simplement, il faut avoir le courage de trancher, il faut avoir le courage de prendre des décisions impopulaires, en tous cas qui déplairont à certains… Ce courage est malheureusement la vertu la moins partagée. Ce n’est plus une question d’intelligence, de lucidité ou de culture, mais de courage, de volonté de braver l’impopularité. Malheureusement, c’est une vertu qui se fait rare».
André Bercoff dresse avec talent le constat de la décomposition française. Pouvons-nous sortir de l’endormissement généralisé ? «Je le souhaite vraiment. Je suis d’un naturel optimiste et je pense que les Français ne sont pas lobotomisés, je dirais même mieux : «lobobotomisés»... Il y a aujourd’hui une prise de conscience. Mais est-ce que la classe politique en général comprendra cela et agira en conséquence ? Tout le monde a compris cela : le problème, c’est d’agir ! Est-ce qu’ils ne céderont pas à la politique du bunker autour du camp retranché ? Sauront-ils agir comme il faut ? Je pense que la recomposition a commencé et il est évident que l’on va assister à des recompositions presque géologiques. Je crois que les plaques tectoniques sont en train de bouger de façon évidente et très forte. Jusqu’où cela ira, je n’en sais rien, mais on y assistera !»
«Je suis venu te dire que je m’en vais» d’André Bercoff et Deborah Kulbach est publié aux Editions Michalon.
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