La grande séparation

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Hervé Juvin ouvre un débat dérangeant sur «l’écologie humaine» à travers sa trilogie littéraire : «L’avènement du corps» (2005), «Produire le monde» (2008) et «La grande séparation» (2013). Hervé Juvin est philosophe, économiste et écrivain. Longtemps proche de Raymond Barre, il est aujourd’hui président d’Eurogroup Institute et vice-président du groupe Agipi et de la Société de Stratégie. Hervé Juvin dresse un bilan pessimiste de la situation de la planète : «Quand je vois la rapide, brutale et irrésistible dégradation du milieu de vie, c’est-à-dire des conditions de la vie humaine sur la planète, je crois qu’il est urgent de prendre conscience du sillage de mort, de destruction et de dégradation que nous laissons derrière nous. On commence à se préoccuper à juste titre de la diversité des espèces animales, on se soucie à juste titre de la diversité des espèces végétales face au hold-up sur le vivant que tous les grands semenciers sont en train d’opérer. Il y a la loi sur les semences de ferme qui vous interdit de prêter à votre voisin des semences de tomates ou une partie de vos plans de pommes de terre que tout le monde, heureusement, fait tous les jours et va continuer à faire, je l’espère bien. La loi sur les semences de ferme, c’est juste un hold-up sur le vivant. Simplement, cette sensibilité sur la biodiversité, sur ce que l’on appelle les écosystèmes, on ne s’en préoccupe absolument pas en ce qui concerne les hommes ! C’est en effet l’alerte que j’ai voulu lancer à travers «La Grande séparation». C’est le diagnostic d’un mouvement paradoxal. Dans notre Occident, mais aussi en Chine et dans une grande partie de l’Asie du Sud-est, de l’Amérique latine et de l’Afrique, on est en train de rêver à la construction d’un homme nouveau. L’homme nouveau, c’est un être humain qui n’a plus d’origines, qui n’a plus de racines, un homme hors sol, un homme qui n’a plus de croyances, qui n’a plus de culture, ni de langue d’origine… On va tous parler le sabir anglais qui sert de passeport mondial. C’est quelque part l’homme de rien, l’homme de ses caprices... On dit l’homme des choix et des libertés, mais tout cela lui est imposé par la publicité et par la loi du marché. Cet homme nouveau que l’on essaie de construire, c’est l’homo economicus, c’est l’homme qui n’est voué qu’à l’économie. Le dogme de l’immigration joue un grand rôle là-dedans : rêver que l’homme n’ait plus d’origines et de territoire, et qu’il aille là où son intérêt économique le pousse. Ce qui, à mon avis, est une recette assez efficace pour faire le malheur des migrants et des populations d’accueil. On a ce mouvement qui est extraordinairement violent, car c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’il y a autant de gens qui bougent et qui quittent leur territoire. Dans le même temps, ce que je vois dans le monde, c’est une fantastique action pour éviter cela. C’est une fantastique action pour réaffirmer la condition politique de l’être humain qui est l’entre soi, la communauté et l’autonomie. En gros, il y a une communauté politique lorsque l’on décide ensemble de ses lois, de ses règles de vie et des conditions d’accueil et de présence sur son sol. Ce mouvement est très paradoxal. Dans la plus grande partie du monde, ce n’est pas vrai que les frontières s’abaissent et ce qui m’inquiète dans notre situation politique présente, c’est cette espèce d’utopie mondialiste, cette espèce de piété immigrationniste qui entraîne la France hors d’elle-même, qui balaie l’Europe et qui permet à certains de s’atteler à un programme explicite de destruction des nations. Or, je pense que c’est la diversité des nations et la diversité des peuples qui sont la meilleure chance de survie de l’humanité. Ne nous voilons pas les yeux : les menaces qui pèsent sur l’environnement, la diversité des espèces, le climat du fait du dérèglement climatique, sont moins graves que celles que fait courir sur l’humanité le rêve d’un homme unique, d’un homme qui serait seulement urbain, concentré dans ces monstres de villes qui font 15 ou 20 millions d’habitants. Cette nouvelle condition humaine, on nous promet qu’elle pourrait être le paradis. Je crains que très concrètement qu’elle ne soit plutôt un enfer !»

Hervé Juvin souligne que que jamais, on n’avait assisté à une telle dégradation des conditions de vie. Pourtant, il y a les progrès de la médecine, etc. Pourquoi cette affirmation sur la condition humaine ? «Il y a évidemment une amélioration des conditions de vie pour tout ce qui se mesure. On me répond souvent : «Regardez, le PIB augmente, nombre de pays africains voient leur PIB augmenter de 5, 6 ou 8%». Je rentre d’Ethiopie, c’est effectivement un pays où la croissance est forte. Des pays comme la Chine ont, dit-on, tiré de la misère la plus grande partie de leur population et le bonheur chinois ce sont ces villes qui fleurissent avec 5 à 15 millions d’habitants. Oui, tout ce qui se mesure augmente. Mais à l’inverse ? Je vais vous donner deux exemples pour illustrer ma réflexion. On sait bien que dans ce qui nous permet de vivre, l’eau qui ruisselle, la germination des plantes, la reproduction animale ou la lumière du soleil, ce qui nous permet de vivre, c’est le fait que nous ayons un climat tempéré, parce qu’il y a des nuages et une alternance des saisons… Tout cela, cela ne provient pas de l’action humaine. C’est ce que l’on pourrait appeler les services gratuits de la nature. Ces services gratuits de la nature, c’est plus de 50 % des services qui sont utiles à notre vie ! Cela veut dire que tout ce que l’on appelle l’activité économique, tout ce que l’on appelle l’industrie ou les services, tout ce que l’on mesure quand on parle du Produit Intérieur Brut, c’est moins de la moitié de ce qui nous permet de vivre sur cette terre. Le second exemple, vous l’avez donné, allons au plus aigu du sujet actuel. Quand l’industrie automobile, dans les années 70, parce qu’elle refusait d’acheter des robots et de se moderniser, importait par villages entiers des hommes de Haute Volta, maintenant le Burkina Faso ou le Mali, oui, ils allaient toucher un salaire, oui, ils auraient accès au mieux à ces cités nouvelles, à ces HLM qui à certains égards seraient la modernité par rapport à leurs cases ou par rapport aux pauvres habitations de leur village d’origine ! Mais enfin, est-ce que l’on croit qu’en transportant des hommes seuls sur une terre qui n’était pas la leur, est-ce que l’on croit même qu’en permettant à leurs familles de les rejoindre, avec le regroupement familial instauré par Valéry Giscard d’Estaing plus tard, est-ce que l’on croit qu’en les éloignant de leur communauté, en les éloignant de leur climat d’origine, en les éloignant du mode de vie et de la société qui étaient les leurs, on va beaucoup contribuer à leur bonheur ? Je crois qu’il y a une piété française de l’immigration, il y a une piété française des migrations des hommes, le droit absurde d’un homme et d’une femme de s’installer partout dans le monde là où l’intérêt économique les conduit, qui cache une réalité qui est la réalité d’un esclavage moderne. L’homme et la femme doivent aller là où le marché leur dit d’aller. Il y a là quelque chose qui m’apparaît anti humaniste. On fabrique les meilleurs arguments, les plus généreux, la main tendue et l’ouverture au monde mais, en réalité, cela cache une idéologie du déracinement, une idéologie de l’homme réduit à l’individu dépouillé de tout, de ses mœurs, de sa communauté, des siens, de ce qui permet de dire «Nous» et de se tenir fier et heureux sous le ciel !»

Un livre passionnant qui permet une nouvelle fois de mieux comprendre le monde…

« La Grande Séparation. Pour une écologie des civilisations» est publié chez Gallimard.

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