Ces femmes qui ont réveillé la France
LITTÉRATURE
Qui connaît Elisa Lemonnier, Julie-Victoire Daubié, Jeanne Chauvin, Madeleine Brès ou Hubertine Auclert ? Si les jeunes filles peuvent aujourd’hui passer le baccalauréat, suivre des études supérieures, devenir médecin, avocat, voter, être élues, c’est grâce au combat de ces femmes pour imposer à une société masculine des réformes leur permettant simplement d’exister. «Ces femmes qui ont réveillé la France» est un livre écrit par Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, et Valérie Bochenek, comédienne et fondatrice de l’association Un Musée pour Bip, dédiée au mime Marcel Marceau. Les auteurs ont choisi de faire le portrait de femmes d’exception, illustres ou ignorées, qui ont contribué à changer la France.
Jean-Louis Debré nous explique pourquoi il a voulu écrire cet ouvrage avec Valérie Bochenek : «J’avais fait il y a quelques années un livre qui s’appelait «Les oubliés de la République» et j’avais croisé quelques itinéraires de femmes. Moi qui suis un passionné de l’histoire de la République, je me suis dit qu’il fallait que j’aille à la rencontre de ces femmes. Mais je ne voulais pas écrire ce livre seul, parce que je ne voulais pas que ce soit un homme qui rédige un livre sur les femmes. Je ne voulais pas non plus que ce soit une femme qui écrive un livre sur les femmes... Je voulais que cela soit un homme et une femme. Nous avons travaillé ensemble et nous avons fait des recherches aux archives. Dans ce livre, il y a des personnages très connus : George Sand, Colette, Marguerite Yourcenar, Marie Curie, Simone Veil... Mais il y a aussi d’autres femmes : la première femme qui a passé le baccalauréat, la première femme qui a été médecin, la première femme qui a été avocat… Elles ont dû batailler contre la société des hommes. Il ne faut pas oublier que le XIXe siècle s’ouvre par une proposition de loi : la proposition d’interdire aux femmes d’apprendre à lire... D’ailleurs, le Code Napoléon a été construit pour fortifier une société dont l’architecture est masculine. Les femmes n’ont aucun droit : elles ont le droit d’être mères, d’être épouses, ou d’être compagnes, c’est tout. On va voir, notamment au départ grâce à Georges Sand, un ensemble de femmes qui se disent : « Mais moi je ne peux pas accepter ce rôle de soumission totale soit au père, soit au mari... Je veux pouvoir faire des études, je veux pouvoir exister». Reprenant les idées de Condorcet qui ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes, elles vont se battre. Quand vous prenez un livre sur l’histoire de l’Éducation nationale en France, on ne vous parle pas de Julie-Victoire Daubié. Pourtant, c’est la première femme qui a passé le baccalauréat, à 37 ans. Quand elle a réussi les épreuves, le ministre de l’Instruction publique a fait une déclaration publique en disant qu’il ne signerait pas le diplôme de bachelière de cette jeune femme, pour ne pas déshonorer son administration ! Il a fallu que ce soit le Conseil des ministres qui décide de lui accorder le diplôme auquel elle avait droit... C’est quand même fascinant...»
Alors quelles sont les femmes les plus marquantes pour Jean-Louis Debré ? Réponse de l’auteur : «Elles m’ont toutes beaucoup marqué et ce que vous me demandez est déchirant... J’ai retrouvé en allant à Nohant combien George Sand a été pour toute une génération une lumière exceptionnelle qui a éclairé le chemin vers l’égalité. J’ai une grande affection pour Jeanne Chauvin qui est la première femme avocat et qui a dû se battre d’une manière extrêmement dure contre ses propres amis parce que l’on considérait qu’une femme dans un barreau, c’était inadmissible pour la dignité de la justice...» Les femmes évoquées dans ce livre se sont toutes élevées contre les corporatismes, les privilèges et immobilismes. Elles ne se sont pas contentées de critiquer, elles ont proposé des ruptures, provoqué des mutations. Toutes étaient des militantes de la liberté et de l’égalité. Jean-Louis Debré ajoute que ces femmes ne venaient pas forcément de milieux aisés : «Si je prends celles qui ont fait bouger les choses, Julie-Victoire Daubié, c’est la fille du gardien d’une usine dans le Jura, Madeleine Brès est la femme d’un menuisier... Ce sont des femmes qui ne pouvaient pas s’appuyer sur une famille, sur une descendance et qui, à un moment donné, se sont révoltées. Ce qui est très intéressant, c’est que leur révolte n’est pas d’abord pour avoir des droits politiques, c’est d’abord pour des droits civils. Ce qui est intéressant également, c’est que leur combat n’est pas un combat contre les hommes, mais c’est un combat pour avoir les mêmes droits que les hommes».
Enfin, un coup de cœur de la rédaction de L’Hebdo-Bourseplus pour Nafissa Sid Cara, première musulmane membre d’un gouvernement français, qui s’était opposée à l’époque au voile islamique… Jean-Louis Debré souhaite aussi rendre hommage à cette grande dame : «C’est très émouvant pour moi parce qu’en allant travailler aux archives, nous avons retrouvé et dépouillé ses archives car, après son décès, elles avaient été envoyées aux archives nationales et elles n’avaient pas été classées. Ces archives étaient pêle-mêle, elles n’étaient pas encore passées dans les mains des conservateurs et nous avons pu les dépouiller et découvrir le courage de cette femme qui, dès 1959, disait à ses sœurs algériennes : Enlevez vos voiles puisque c’est la manifestation de la soumission et du refus de la liberté et de l’égalité». C’est un livre passionnant, qui concerne toutes les générations, et qui nous donne envie de connaître ces femmes bouleversantes et engagées. Merci à Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek pour ce travail remarquable.
«Ces femmes qui ont réveillé la France» de Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek est publié chez Fayard.
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