Art contemporain : Aude de Kerros dénonce un scandale d’État !
LITTÉRATURE
L’artiste Aude de Kerros vient de publier deux livres remarquables qui permettent de comprendre à quel point nous sommes enlisés dans un système bureaucratique de type soviétique dans le domaine de l’art. Le premier ouvrage s’appelle «L’art caché : les dissidents de l’art contemporain» et le second, cosigné avec Marie Sallantin et Pierre-Marie Ziegler, est intitulé : «1983-2013 : années noires de la peinture : une mise à mort bureaucratique ?»
Il ne s’agit pas de revenir sur cette fumisterie que l’on appelle l’art contemporain, mais de mettre à jour le système totalement étatisé qui existe en France autour de l’art. On découvre par exemple que ce sont des inspecteurs de la création, du ministère de la Culture, qui ont droit de vie ou de mort sur tel ou tel artiste ! Ce terme est déjà terrifiant. Aude de Kerros souligne que «ce livre est une initiative d’artistes qui ont voulu porter au regard de tout le monde quelque chose qui n’est pas du tout connu, même par les élites françaises ou les artistes eux-mêmes, c’est-à-dire une prise en main extrêmement radicale, à partir de 1983, à travers la création d’une dizaine d’institutions qui encadrent rigoureusement toute la vie de la création en France. Tout cela a eu une immense répercussion sur la vie des artistes, au point d’en désespérer quelques-uns… Nous racontons l’histoire de cette bureaucratie qui, immédiatement, prend un pouvoir extrêmement grand et qui s’installe pendant 30 ans. Par exemple, dans toutes les gares SNCF de France, vous avez un partenariat pour parler du bilan de 30 années d’art dirigées par le ministère de la Culture, tout cela est présenté comme un immense succès et une chose formidable, et ceux qui n’ont pas tout-à-fait le même avis ne peuvent pas faire entendre leur voix».
Aude de Kerros rappelle d’abord un point d’histoire : «À partir de 1960, vous avez un schisme qui se produit. Un artiste cherche à créer une forme, à atteindre une plénitude de cette forme, pour que celle-ci délivre le sens comme un cadeau. C’est en accomplissant la forme que l’on délivre le sens, mais jamais le contraire, sinon cela s’appelle un art d’intention et ce n’est plus tout-à-fait de l’art. Après 1960, l’art conceptuel est devenu l’art contemporain et c’est le concept qui devient important. Il repose sur toute une série de manipulations et de détournements, l’idée étant de montrer le monde tel qu’il est, chose que l’on peut contester, et on va montrer cela sous le pire des jours puisque le but était au départ politique. L’objectif était de critiquer ce monde mauvais par essence».
Si la diversité artistique existe encore dans de nombreux pays, ce n’est plus le cas chez nous : «C’est une situation unique en France, car dans tous les autres pays il y a à la fois des peintres et des conceptuels. En France, il y a les artistes d’art contemporain, ceux qui font du conceptuel, et le reste n’existe pas… Nous sommes des pasticheurs, des pauvres artisans ou tout simplement rien… Nous ne sommes pas au goulag, nous sommes exilés à la maison, nous pouvons faire toute la peinture que nous voulons, mais il n’y a pas de visibilité possible…»
Ainsi, c’est l’État, à travers ces inspecteurs de la création, qui détermine le bien et le mal artistique. Aude de Kerros explique que «la peinture qui existait de façon visible dans les années 80 n’est plus du tout visible aujourd’hui, elle n’est pas dans les collections publiques, elle n’est pas dans les grands lieux, et un peintre, un sculpteur ou un graveur doit aller à New York, à Londres ou à Bruxelles pour trouver une galerie et éventuellement exister. Ce phénomène français est unique au monde ! Un artiste français est pris entre les mains d’un art d’État, puisque ce sont les inspecteurs de la création qui décident qui est artiste et qui ne l’est pas ! Malheureusement, dès 1983, ils n’ont pris en considération qu’une seule chose, qu’une partie des divers courants de ce que l’on appelle l’art contemporain, l’art conceptuel ou la peinture conceptualisée».
La mondialisation a par ailleurs aussi contribué à étouffer cette diversité : «Jusqu’au seuil des années 90, l’art contemporain a servi dans le monde à la guerre froide culturelle des Américains. Quand le mur de Berlin est tombé, l’hégémonie américaine s’est imposée dans le monde entier. Jusqu’en 1990, il y avait un marché mondial avec à la fois des peintres, des graveurs, des sculpteurs et des conceptuels… Il y avait des collectionneurs pour tout. À partir de 1990, vous avez des collectionneurs qui souhaitent redémarrer cette histoire d’art contemporain, mais autrement… Jusqu’en 1997, les marchands travaillaient en réseau, avec les institutions, et le paysage de l’art était encore assez divers. En 1997, des grands collectionneurs décident de mener la danse afin de faire en sorte que les cotes ne baissent pas et qu’il n’y ait pas le grand krach, comme celui connu en 1990. On arrive ainsi sur les marches de la mondialisation, avec une hyper classe internationale qui se forme et qui s’amuse à se rencontrer dans ces grandes foires d’art contemporain. Ces collectionneurs ont satellisé les institutions, les marchands, les salles des ventes et les médias… Aucune critique de ce système ne peut apparaître dans un journal, puisque ces collectionneurs sont aussi les annonceurs de ces journaux».
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