Les Glorieux de Versailles

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Certains grands succès de Jean-Michel Riou ont été traduits dans le monde entier. L’écrivain a publié de nombreux romans historiques comme «Le secret de Champollion», «L’insoumise du Roi-Soleil», «1630 : La vengeance de Richelieu» et bien d’autres encore. Depuis quelques années, Jean-Michel Riou nous emmène à la découverte de Versailles et de l’histoire de Louis XIV à travers plusieurs ouvrages. Le dernier de cette saga, intitulé «Les Glorieux de Versailles», vient de paraître chez Flammarion. Jean-Michel Riou a la volonté de se rapprocher le plus possible des personnages, des dates et des réelles conditions de vie de l’époque, c’est un travail d’historien, mais il y a aussi une part de fiction : «Histoire ou roman ? Où commence l’histoire ? Où s’arrête l’Histoire avec un grand H ? La règle que je me suis fixée, c’est de prendre les faits historiques tels qu’ils sont, authentifiés, approuvés, datés, labellisés par les historiens. Ce qui m’amuse, c’est de relier ces évènements, qui n’ont pas forcément de lien commun au premier abord. Ensuite, j’imagine le parcours humain et psychologique des personnages.

Je prends un exemple, qui n’est pas tiré des «Glorieux de Versailles», mais d’un autre roman, «L’Eclipse du Roi soleil» : je fouille dans les mémoires de Vallot, qui était le premier médecin du Roi, et je comprends pourquoi on le surnommait aussi «le miraculé». À 20 ans, Vallot est complètement désemparé. On vient d’achever la bataille des Dunes, Louis XIV défile pour saluer son armée, mais il est pris d’un malaise. On le descend de son cheval et il tombe dans un coma qui dure plusieurs jours. Vallot écrit dans ses mémoires que c’était comme s’il avait été piqué par un venin... Évidemment, pour le romancier, ce fait historique est très prometteur. Est-ce un empoisonnement ? S’il y a empoisonnement, est-ce un complot ? Quand vous commencez à fouiller et à relier les événements, cela devient incroyable parce qu’au fond, tout est lié. Les prémisses de la fameuse affaire des poisons, qui va être un ouragan pour le royaume, sont incluses dans cette histoire. La réalité dépasse la fiction et c’est une manne extraordinaire pour le romancier. Il ne faut pas la trahir, mais la respecter et il faut savoir, à partir de ces faits authentifiés, les pétrir pour arriver à une belle levure, un bon pain levé qui est, je l’espère, un bon roman».

Dans cet ouvrage passionnant, l’auteur s’intéresse aussi à la vie de ces personnes banales qui vivent des moments historiques. La facilité aurait été de nous plonger dans le cœur des personnages les plus proches du pouvoir mais, chaque fois, on retrouve des gens ordinaires qui participent à l’histoire parce qu’ils se trouvaient là au bon moment. Il souligne que « chaque petite pierre de Versailles est marquée par celui qui l’a scellée. Il y a une dimension purement matérielle, car c’est comme cela que l’on comptait le nombre de pierres posées et que l’on payait les travailleurs. Mais il y a aussi une dimension affective. Il y a un lien extrêmement fort entre les bâtisseurs et Versailles. Imaginez des milliers d’hommes et de femmes, appelés par ce bruit sourd retentissant dans les campagnes : le Grand Roi, celui que l’on appellera plus tard le Roi Soleil, veut construire le plus grand, le plus fabuleux, le plus extraordinaire palais d’or et d’argent du monde. Pour ces gens qui sont apprentis, qui vont devenir compagnons, puis maîtres bâtisseurs, pour ces gens qui ont le sens du travail, l’envie du chef d’œuvre est une promesse extraordinaire et c’est cela que leur offre le Roi Soleil».

L’écrivain va même jusqu’à évoquer cette notion d’ascenseur social : «Cette idée du compagnonnage était très forte à l’époque. Un apprenti payait pour entrer chez un maître et, en retour, le maître le nourrissait et le faisait travailler. Il le payait un tout petit peu au bout d’un certain temps. Il y a aussi l’idée, pour beaucoup, de participer à un projet qui peut les élever. C’est une société qui, contrairement à ce que l’on dit souvent, permettait l’accomplissement de soi-même et la réussite personnelle. Il y avait un vrai ascenseur social. Par exemple, les maîtres bâtisseurs, notamment les maçons, constituent une corporation extrêmement puissante. On organisait des mariages entre les clans de manière à renforcer encore le poids et la puissance de ces gens. Le grand espoir, c’était d’avoir son banc avec son nom à Notre-Dame et d’être anobli. C’est arrivé pour certains. Il y avait cette idée de la gratification et de la réussite par l’excellence et par le travail. Louis XIV était très sensible à cela, parce qu’au fond, anoblir les gens ou leur offrir des gratifications, c’était une manière de rapprocher les gens et, surtout, de leur donner l’espoir de la réussite».

Par exemple, l’architecte de Versailles n’a pas gagné d’argent à ce titre. Toutefois, parce qu’il était l’architecte de Versailles, il avait de très belles références et toutes les familles riches faisaient appel à lui pour avoir sa marque : «On était maçon, bâtisseur, architecte, peintre du Roi, parce que c’était le label le plus extraordinaire. Colbert, qui avait tendance à serrer les cordons de la bourse, avait monté une mécanique extraordinaire. Au fond, c’étaient les bâtisseurs eux-mêmes qui finançaient les travaux ! Alors, on les payait avec un lance-pierre et avec beaucoup de retard. Mais, au fond, c’était peu important parce que chacun faisait crédit à l’étage du dessus. Tous ceux qui travaillaient à Versailles en tiraient un profit et une image qui leur permettaient de s’enrichir ailleurs».

L’ouvrage nous permet aussi de comprendre que ce n’est pas simplement le caprice d’un Roi, Colbert a compris que Versailles incarnera aussi l’identité de la France : «Versailles, c’est un projet de réédification de la France, c’est une évidence. Cela va avec l’art français, avec le classicisme, avec cette Académie française voulue par Richelieu. Versailles est une formidable entreprise de création d’emplois. Colbert est un ministre malin, que l’on surnomme le Nord - c’est Madame de Sévigné qui le surnomme ainsi, parce qu’il est un peu froid et glacial - au début, il est contre Versailles : mais qu’est-ce que cette folie de Louis XIV qui, à 25 ans, décide de reprendre ce petit relais de chasse qui appartenait à son père, Louis XIII ? Il veut faire des fêtes… Cela coûte cher mais, si cela permet de calmer le jeu des grands seigneurs de province, tant mieux... Mais que veut-il maintenant ? Il veut construire un immense palais dont on ne connaît même pas la fin. Colbert pourrait dire non. C’est ce qu’il dit d’ailleurs au départ. À un moment, il lui vient cette idée incroyable que Versailles va servir la France et va servir les entreprises françaises. Par exemple, le Roi veut, dans ses caprices, des miroirs plus grands que nulle part ailleurs. Or, jusqu’à présent, c’est dans l’île de Murano, à côté de Venise, que l’on fabrique les grands miroirs. Cette technologie est maîtrisée par les Vénitiens et personne d’autre. Colbert va envoyer des espions et il va additionner cela avec les compétences des expertises françaises. Il va créer la manufacture de Saint-Gobain, elle existe toujours aujourd’hui, qui va fabriquer les miroirs de la Galerie des Glaces. Ces caprices deviennent une histoire industrielle. C’est vrai aussi pour la manufacture, pour la peinture et pour les arts d’une manière générale. Versailles devient la vitrine du savoir-faire français. C’est un extraordinaire outil d’exportation et cela ne coûte pas si cher que cela car cela emploie beaucoup de gens, et cela participe au progrès de la France».

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