Le Dictionnaire de la mort des grands hommes
LITTÉRATURE
L’historienne Isabelle Bricard avait publié en 1995 le premier «Dictionnaire de la mort des grands hommes». Cet ouvrage a longtemps été un succès de librairie et les éditions du Cherche Midi en annoncent une nouvelle édition : «Depuis quelques années, il y a eu un certain nombre de nouveaux morts, il était bon de les mettre dans le dictionnaire. Et puis, après la première édition, j’avais reçu un courrier extrêmement abondant de lecteurs qui m’ont signalé des morts que j’avais oubliées…» explique l’historienne. Les grands hommes meurent-ils comme tout un chacun ?
«Ce qui est intéressant, c’est de voir que bien souvent, on a un peu la mort que l’on mérite, en fonction de la façon dont on a vécu, du métier que l’on a choisi, de l’hygiène de vie que l’on a observée et l’on affronte finalement la mort avec les ressources morales que l’on a accumulées au cours de son existence. Je crois que bien souvent, les morts sont à l’image du personnage ou de l’œuvre. Par exemple, si vous parlez d’accidents de la route, il y a la mort de Roger Nimier, ce hussard qui vivait à 150 à l’heure : il est mort à 150 à l’heure. C’est une mort à l’image du personnage…» Le livre est passionnant, bien documenté et même, paradoxalement, parfois amusant… Isabelle Bricard souligne : «Il y a mille et une façons de mourir. J’ai été moi-même étonnée de voir que la Grande Faucheuse avait autant d’imagination».
Il y a des morts tragiques, surprenantes, douces, agréables aussi : «Naturellement, celle de Félix Faure est très connue, donc ce n’est pas la peine de revenir sur cette anecdote avec Madame Steinheil qui est partie par la petite porte… Il y a une mort qui est beaucoup moins connue, c’est celle du Roi Louis XII : il était âgé de 53 ans et il avait épousé une jeune fille de 16 ans. Il a voulu donner beaucoup de fêtes, beaucoup de bals pour la distraire, parce qu’il en était devenu très amoureux. Il était d’autant plus fatigué que, toutes les nuits, comme on disait à l’époque, il faisait le gentil compagnon avec sa femme… En quelques mois, ces excès l’ont mené au tombeau.
En mourant, il a dit à cette toute jeune femme qui avait épousé un vieux barbon et qui allait, sans doute, ne pas être très chagrinée par la mort de son vieux mari : «Mignonne, je vous donne ma mort pour vos étrennes». Cela fait partie des nombreux personnages qui ont été un petit peu épuisés par les plaisirs de l’amour qui les ont menés au tombeau». Pourquoi cet intérêt pour le dernier quart d’heure ? «Le dernier quart d’heure est très important parce que, de même que l’on ne peut pas juger une pièce sans savoir comment elle se termine, je crois que l’on ne peut pas juger un personnage quand on ne sait pas exactement comment il est mort. Il y a quelquefois des personnages qui sont étonnants et qui rachètent pendant ces dernières minutes toute une vie médiocre, veule, parfois despotique… Un grand criminel comme Landru - Dieu sait si le personnage n’est pas sympathique - a eu une mort d’un courage et d’un détachement extraordinaires. Je ne dis pas que je le fais paraître plus sympathique, mais il est un peu racheté par le détachement et le courage avec lesquels il est monté à la guillotine. C’est quelquefois assez stupéfiant».
Ce dictionnaire est aussi empreint d’humour : «Une mort assez amusante, c’est celle de Barras qui a voulu faire une farce avant de mourir. L’anecdote a été rapportée par Alexandre Dumas, qui est venu le voir juste avant sa mort et qui était étonné de voir que sa chambre était encombrée de cartons. Voyant l’étonnement d’Alexandre Dumas, il a dit : «J’ai mis mon cachet sur ces cartons parce que je sais que dès que l’on saura que je suis mort, ces cartons seront saisis. Je vais faire courir la rumeur que ce sont des papiers d’État et j’ai demandé à mes héritiers qu’ils s’opposent à ce que ces papiers soient saisis. Il y aura un procès, deux procès, un référé, etc. Cela va durer des mois, voire des années et, finalement, mes héritiers perdront. C’est une certitude puisque ce sont des papiers d’État et ces cartons seront certainement ouverts solennellement par le gouvernement, peut-être même en Conseil des ministres. A la place des papiers d’État, savez-vous ce que l’on trouvera ? On trouvera les comptes de ma blanchisseuse depuis 30 ans, parce que j’ai sali beaucoup de linge depuis le 9 thermidor». Je ne sais pas si c’est tout-à-fait vrai, parce qu’il faut se méfier d’Alexandre Dumas qui avait, lui aussi, pas mal d’imagination. Mais il paraît qu’après avoir raconté ce bon coup, il est parti d’un éclat de rire. Cela a provoqué un malaise et il est mort le lendemain en jouant une bonne farce au gouvernement de Charles X».
Certaines morts peuvent donc être comiques, mais d’autres sont très barbares : «La plus cruelle, c’est sans doute celle de Damiens. Damiens, c’est ce valet de chambre de Louis XV, qui n’a pourtant donné qu’un malheureux coup de canif au roi, dont le roi s’est très vite remis, en quelques jours, et qui a été condamné à être torturé, brûlé, tenaillé, démembré… Quand il a eu connaissance de cet arrêt, il a dit, le malheureux : «La journée sera rude». Mais il ne se doutait pas à quel point elle serait rude puisque le supplice a duré plus de deux heures et demie. Les bourreaux n’en pouvaient plus, les chevaux n’en pouvaient plus… Au bout d’une soixantaine d’écartèlements, le malheureux n’était toujours pas démembré. Les articulations avaient cédé, mais les membres n’étaient pas encore séparés du torse. On a demandé aux officiels si l’on ne pouvait pas donner quelques coups de hache pour que cela s’arrête. Non, il fallait aller jusqu’au bout ! On a été jusqu’au bout. Finalement, au bout de deux heures et demie, le torse et les membres ont été séparés, mais le malheureux vivait encore. Donc, une fois que cela n’était plus qu’un torse vivant, il avait encore la poitrine qui se soulevait, les lèvres qui bougeaient, on a cru qu’il allait parler et puis, heureusement, on a jeté ce torse encore palpitant dans le bûcher. Je crois que ce jour-là, la Révolution française était en marche parce que la foule commençait à gronder. La foule aimait ce genre de spectacle, mais là, c’était un petit peu trop».
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