La Chine, une bombe à retardement...

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Tout le monde s’extasie sur la réussite économique de la Chine qui, selon la prédiction d’Alain Peyrefitte - «Quand la Chine s’éveillera» - se réalise effectivement… Mais pour combien de temps ? Le livre de Jean-Luc Buchalet et de Pierre Sabatier apporte une nouvelle réflexion sur l’avenir de ce pays. Les auteurs, qui connaissent parfaitement la Chine, soulignent qu’elle s’est certes éveillée, mais un peu trop rapidement.

Pierre Sabatier explique : «La prévision, ce n’est pas l’extrapolation du passé récent. Ce n’est pas parce que l’on a connu une croissance de 10% par an pendant 30 ans, que l’on doit forcément connaître 10% de croissance au cours des 10 prochaines années. En réalité, on ne peut pas faire l’économie de s’interroger sur les conditions qui ont permis cette croissance. Notre thèse fondamentale, c’est que nous pensons que les piliers sur lesquels a reposé l’essor de la Chine au cours des 10 dernières années sont en train de s’effacer. Il y a une forte probabilité pour que la Chine connaisse un véritable accident de croissance, en rupture avec la création de richesses qu’elle a pu connaître au cours de ces 10 dernières années, tout simplement parce qu’elle est passée, à partir de la crise des années 2008-2009, du modèle allemand, c’est-à-dire les exportations, vers le modèle espagnol, à savoir une croissance beaucoup plus spéculative qui repose essentiellement dans l’investissement dans l’infrastructure et dans l’immobilier».

Le régime totalitaire est-il une force ou une faiblesse ? Pour Pierre Sabatier, «c’est indéniablement une force, c’est la véritable différence avec l’Inde qui est une démocratie, c’est la raison pour laquelle elle ne suivra pas le même chemin que la Chine. Dans un premier stade de développement, la Chine s’est fixé un objectif : entrer dans le jeu du commerce mondial en vendant au monde des coûts de production qui sont beaucoup plus faibles. Ils ont tout fait pour conserver cet avantage pendant 15 ans, quitte à ne pas respecter les règles du commerce mondial, puisque c’est un essor fulgurant que d’être passé de 2 à 12% des exportations mondiales. Les Occidentaux ont accepté que la Chine impose un dumping monétaire au cours de ces 15 dernières années en manipulant la valeur de sa monnaie pour continuer de gagner des parts de marché. Cela n’est possible que dans un pouvoir politique autoritaire qui a la capacité à se fixer un cap et à s’y tenir».

Cependant, «pour passer d’une économie fortement exportatrice, très fortement industrielle, à une économie de la connaissance, avec des produits à forte valeur ajoutée, il faut trouver… Il faut chercher, trouver et innover derrière. Or, pour avoir une recherche efficace, il faut assumer le débat contradictoire. C’est contre la nature même du pouvoir politique en place et ils vont avoir du mal à franchir cette deuxième division. Cela nous paraît très difficile puisque le pouvoir politique n’admet pas le débat contradictoire». Ce qui est très intéressant, dans cet ouvrage de Jean-Luc Buchalet et de Pierre Sabatier, c’est que les auteurs associent l’avancée démocratique au développement économique.

Pierre Sabatier insiste, en précisant : «C’est directement lié : par exemple, la Californie et la Silicon Valley sont les champions de l’innovation parce que c’est l’endroit aux États-Unis où vous avez un débat contradictoire qui est quasi institutionnalisé. Vous avez une vision d’entreprise qui n’est pas verticale. En Californie, on trouve des entreprises très horizontales et le débat contradictoire est assumé. En Chine, quand vous assistez à des réunions d’entreprise, vous avez une parole et des gens qui écoutent. C’est une vision relativement autoritariste de l’entreprise. Cela fonctionne bien dans des activités strictement industrielles, c’est beaucoup plus difficile pour passer vers une économie de la connaissance à plus forte valeur ajoutée qui sera nécessaire si les Chinois veulent transformer demain leur modèle de développement».

A partir de ce constat, peut-on penser que les pays arabes, qui investissent massivement dans l’économie de l’après-pétrole, sont aussi concernés puisqu’ils n’ont pas non plus cette culture du débat contradictoire ? Pour Pierre Sabatier, «c’est toujours la difficulté quand vous vivez dans des pays rentiers. La rente ne pousse pas à se réinventer jour après jour. Effectivement, les pays producteurs de pétrole auront à gérer l’effacement de leur rente, ce n’est pas pour demain non plus, mais on revient au même raisonnement. Pour créer de la valeur autre que de la valeur matière première, il faut aller vers de la connaissance et vers ce que ne sait pas faire son voisin, cela demande beaucoup d’efforts et beaucoup de contradictions».

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