Gros plan sur le "dictionnaire historique et juridique de l’Europe"

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Christophe Réveillard est responsable de recherche à La Sorbonne, professeur au module européen Jean Monnet, directeur de séminaire de géopolitique à l’École de Guerre et il a écrit de nombreux articles et ouvrages sur la question européenne. Il vient de publier, avec Jean-Paul Bled et Edmond Jouve, le «Dictionnaire historique et juridique de l’Europe» (Editions PUF). Christophe Réveillard est également l’auteur de livres comme «Les premières tentatives de construction d’une Europe fédérale» (Éditions Œil), «Introduction à la géopolitique» (Editions Studyrama) et «Penser et construire l’Europe : Du traité de Versailles au traité de Maastricht» (Éditions Sedes).

Parler de l’Europe, c’est revenir sur ses incohérences, notamment sur l’erreur de créer une monnaie sans harmoniser nos fiscalités et nos lois sociales : «Nous sommes dans un cadre beaucoup plus dramatique que la presse veut bien le dire, puisque nous sommes dans un cadre de récession claire et affirmée. C’est une récession dans le sens où l’ensemble des éléments économiques sont dans le rouge, le taux de chômage global et le taux de chômage des jeunes… Il y a quelques États qui ont failli au sein de la zone euro et nous avons un vrai problème de coordination bancaire et monétaire. C’est un problème de gouvernance, un problème systémique et un problème politique. L’Europe est devenue schizophrène, car nous avons à la fois, avec le traité de Rome, un Conseil européen qui a pris une importance considérable dans la détermination des politiques communautaires, c’est un système intergouvernemental, respectueux des souverainetés nationales mais, en même temps, un système d’intégration qui n’en finit plus et qui transmet à l’échelle supranationale des pouvoirs qui sont normalement réservés aux États. Tout cela ne serait pas très grave s’il n’y avait pas derrière une idéologie européiste : c’est une idéologie en soi, puisqu’elle fait primer l’idée sur les faits, alors que les faits doivent primer sur l’idée, en défendant une irréversibilité de l’idéologie d’intégration. Nous avons un cadre qui a révélé ses limites au moment de la grande crise de 2007 et en 2010. Au moment de l’européanisation de la crise américaine, en 2010, le président de la Commission européenne a dit très clairement que la crise était américaine, alors que la crise était mondiale... Nous étions dans des plans de sauvetage à répétition et le Commissaire européen au commerce et à l’intégration a dit que les aides ne devaient surtout pas empêcher la concurrence libre et non faussée : on est en train d’écoper les bateaux qui coulent, mais on vient nous expliquer qu’il ne faut pas s’attaquer au dogme de la concurrence libre et non faussée !»

Cette idéologie européiste n’aurait-elle pas pu nous amener vers le fédéralisme ? «Non, car ce n’était pas l’objectif. Ce que l’on appelle la gouvernance européenne, c’est que l’Europe ne doit surtout pas être identifiée : donc, on peut l’élargir à tout ce qui n’est pas l’Europe, c’est-à-dire la Turquie… C’est aussi une désintermédiation : on passe au niveau supranational sans passer par les corps intermédiaires… Sur le plan monétaire, c’est encore pire puisque le problème de l’euro, c’est l’hétérogénéité des différentes économies qui forment une monnaie qui aurait normalement dû être créée dans une zone homogène». Mais, la question que tout le monde se pose, n’est-elle pas de savoir si la  solution consiste à créer deux zones euro, ou à revenir aux monnaies nationales en gardant l’euro pour les échanges internationaux.

Pour Christophe Réveillard, «il faut surtout quitter l’idéologie et être un peu plus pragmatique ! Quand on a fondé la Banque centrale européenne, on lui a donné un carcan structurel en lui imposant une vision mono monétariste, avec comme seule préoccupation la lutte contre l’inflation. C’est une erreur d’avoir constitutionnalisé cela dans les statuts de la BCE au moment où nous avons une crise avec un taux de chômage important. Regardez la Réserve fédérale américaine qui se fonde sur plusieurs indicateurs, comme le taux de chômage, le taux de croissance et la masse monétaire… La Banque centrale européenne n’a qu’un objectif, on est donc allé droit dans le mur à partir du moment où les circonstances qui ont présidé à la création de la BCE ont disparu».

Enfin, information encore confidentielle, François Hollande vient d’ouvrir de nouveaux chapitres de négociations sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Que faut-il en penser ? «Ce n’est pas étonnant, il ne s’en est jamais caché et on peut lui donner quitus d’avoir été très clair depuis toujours : François Hollande est pour l’intégration de la Turquie, contre la très grande majorité de la population française. Le précédent président n’avait pas été aussi clair. Lorsqu’il avait réformé la Constitution française pour intégrer le traité de Lisbonne, il avait retiré l’amendement Chirac qui obligeait les gouvernants à passer par la voie référendaire pour tout élargissement de l’Union européenne».

L’ouvrage revient enfin sur la bureaucratie européenne : «Il ne faut pas oublier que l’administration européenne, depuis la chute de l’Union soviétique, est l’administration la plus aboutie possible. Nous avons plus de 35 000 fonctionnaires qui ne sont que des cols blancs ! Ce ne sont que des concepteurs de normes. Maintenant, nous sommes en pleine crise, le système est en faillite, la crise est systémique, elle est attachée au fonctionnement de l’Union européenne... Le toujours plus d’Europe que l’on nous ressort depuis 50 ans est un échec».

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