Chômeurs ou esclaves : Le dilemme français

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Philippe Simonnot, ex-professeur d’économie du droit à l’Université de Paris-Nanterre, est notamment l’auteur des «39 leçons d’économie contemporaine». Il vient de publier un nouvel ouvrage, intitulé «Chômeurs ou esclaves : le dilemme français». Ce titre en résume parfaitement la philosophie. Philippe Simmonot souligne qu’il y a «une dialectique dans la mesure où le chômage est à un niveau absolument scandaleux. Cela fait plusieurs décennies que cela dure, cela fait une pression supplémentaire sur les gens qui travaillent, ils sont obligés de subir… Comme le travail devient quelque chose d’assez épouvantable, nous avons ce phénomène peu connu et mal analysé des chômeurs volontaires. Avec tous les dispositifs qui existent, il y a des situations, d’ailleurs reconnues par l’État lui-même, où l’on perd de l’argent à travailler ! On a moins de revenus quand on se met au travail, que quand on reste assisté. Plus il y a de chômeurs, plus il y a d’esclaves, et plus il y a d’esclaves plus il y a de chômeurs !» Pour sortir de cette spirale infernale, l’auteur en appelle à la liberté : «J’ai dû remonter très loin dans le temps, deux siècles de droit du travail, pour me rendre compte que les rédacteurs du premier Code civil étaient hantés par le modèle de l’esclavage romain. En effet, on sortait du féodalisme, on sortait du corporatisme, on sortait de l’Ancien Régime et l’on s’apprêtait à libérer le marché du travail. Il y avait cette hantise visant à rétablir l’esclavage d’une manière ou d’une autre. À l’époque, ce qu’il fallait absolument éviter, c’était ce que l’on appelle aujourd’hui les CDI - les contrats à durée indéterminée - parce que, justement, l’esclavage était à durée indéterminée. Donc, il fallait s’efforcer de faire en sorte que les contrats soient à durée déterminée. Aujourd’hui, l’idéal pour un travailleur et un candidat à l’emploi, c’est de se mettre à l’abri à travers un CDI. Le spectre de l’esclavage a pesé sur la rédaction du Code civil et tout au long du XIXème siècle, on s’est efforcé de contrebalancer toute possibilité d’aliénation par le développement même du Code du travail. C’est devenu quelque chose de monstrueux qui fait que le marché du travail est aujourd’hui complètement figé et cela nuit évidemment à l’emploi. Finalement, les chômeurs et les travailleurs sont aujourd’hui les premières victimes du Code du travail !»

On retrouve ainsi l’esprit libéral de Philippe Simonnot : «Nous tombons dans le piège de l’État. Il y a une particularité française que j’essaie de montrer, c’est qu’il y a en France un sentiment général d’anticapitalisme. Le parti anticapitaliste n’a d’ailleurs pas beaucoup d’impact, parce que les Français sont anticapitalistes… Il y a une espèce de méfiance formidable, qui est d’ailleurs effrayante, vis-à-vis de ce que sont le capitalisme et le marché. Le marché n’est pas compris, le marché apparaît comme quelque chose où les gens abusent les uns des autres, où ils trichent, et le marché du travail n’est absolument pas compris. On ne se rend pas compte qu’en mettant des entraves, c’est la même chose pour le marché du logement. Ces entraves se retournent contre les personnes concernées. Tout le monde souffre de cette situation, mais ce sont les plus démunis qui souffrent le plus…» Derrière cet ouvrage philosophique, il y a aussi une leçon d’économie. Tout le monde est concerné, notamment les entrepreneurs qui se plaignent de ne pas pouvoir recruter et, surtout, lorsqu’ils recrutent du personnel, de ne pas pouvoir formuler la moindre remarque auprès de leurs salariés. Les nouveaux patrons sont-ils aussi des esclaves ?

«Il leur reste quand même un degré de liberté. Mais on se fait une fausse idée de l’esclavage antique. Les esclaves domestiques dans l’Antiquité ressemblent assez aux CDI d’aujourd’hui. Ils avaient beaucoup d’avantages, parce que les patrons avaient intérêt à ce que leurs esclaves soient en bonne santé, parce que c’était aussi leur capital. En revanche, les travailleurs libres crevaient de faim, c’était l’équivalent des CDD, ils n’avaient aucune garantie d’emploi. Nous mettons au fronton de nos monuments, liberté, égalité, fraternité, en fait nous cherchons davantage la sécurité que la liberté. La liberté ne vient pas en premier dans la préoccupation des Français, qui sont habitués à un État tentaculaire». Alors, préféreraient-ils paradoxalement l’esclavage à la liberté ?

«Il y a des esclaves qui ont été des grands philosophes, on ne sait pas cela car on se fait une fausse idée de l’esclavage. La situation actuelle est tout-à-fait dramatique. Mon analyse se retrouve validée par le pouvoir en place, parce qu’il vient de réussir ce que la droite n’avait pas réussi : c’est-à-dire remettre en cause le droit du travail par cet accord du 11 janvier, qui est quand même un accord historique. On a fait un tout petit pas mais, pour la première fois, on reconnaît que le problème est dans le Code du travail. Par une ruse de l’histoire, la gauche a réussi à faire accomplir cette réforme par ce que l’on appelle les partenaires sociaux».

Au final, le cadre endetté et stressé serait-il l’esclave du XXIème siècle ? Réponse de Philippe Simonnot : «Il y a une aliénation irréductible dans le salariat, c’est quelque chose de difficile à admettre, mais finalement il vaut mieux être exploité que de ne pas l’être du tout… À gauche, on nous explique qu’il y a des travailleurs pauvres en Allemagne, c’est un argument que l’on donne aussi contre les États-Unis. Certains pensent qu’il vaut mieux ne pas avoir de travail plutôt que d’avoir un travail indigne, mais il n’empêche que le chômage va continuer à augmenter et le chômage détruit les hommes. Au bout de deux ou trois ans de chômage, étant donné l’accélération des techniques, les hommes et les femmes sont diminués et très difficiles à réemployer». Un ouvrage passionnant, qui nous permet de réfléchir sur les effets du libéralisme et sur l’évolution nécessaire du droit du travail.

«Chômeurs ou esclaves : Le dilemme français» de Philippe Simonnot est publié aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux.

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