Le cancer : un fléau qui rapporte
LITTÉRATURE
Le livre de Nicole Delépine permet de comprendre à quel point, même dans notre système de santé, les choses ne fonctionnent pas dans notre pays ! Nicole Delépine est responsable de l’unité d’oncologie pédiatrique de l’hôpital universitaire Raymond Poincaré à Garches (APHP). Elle a déjà publié des ouvrages intitulés «Neuf petits lits au fond du couloir» (2000), «Ma liberté de soigner» (2006) et «La face cachée des médicaments» (2011). Son dernier livre, «Le cancer : un fléau qui rapporte», nous permet d’ouvrir les yeux et de dresser un constat alarmant : même dans ce domaine, l’argent public est gaspillé, quels que soient les gouvernements. Nicole Delépine est connue pour son franc-parler et elle dénonce d’abord la soviétisation de notre organisation : «On ne peut pas imaginer l’idée de ne pas avoir en face de soi quelqu’un qui pourrait faire le maximum en fonction des données actuelles de la science. Malheureusement, nous sommes dans un système complètement bureaucratisé, au pire sens du terme, et nous avons l’impression que les seuls qui tirent leur épingle du jeu, ce sont les laboratoires pharmaceutiques et tous leurs complices. J’essaie d’attirer, dans ce combat contre un système perverti et pervers, le plus grand nombre de gens. Rien n’est inéluctable et il n’y a que les batailles que l’on ne mène pas qui sont perdues d’avance. Dans ce milieu, il y a 95% de gens sincères et de bonne foi. J’essaie de leur expliquer que le système mis en place est aberrant, parce qu’il est rigide et soviétisé, le patient n’est qu’un objet ! Le médecin est un robot et sortir de l’état de robot n’est pas si facile. Je veux donner les clés du système, car officiellement nous sommes encore en démocratie, et je pense que l’on peut renverser la vapeur pour essayer de redonner la liberté de soigner dans le domaine de la médecine».
Nicole Delépine plaide pour plus de liberté, donc pour plus d’efficacité pour le malade : «C’est la médecine de toujours, nous avons toujours essayé d’adapter les données de la science au patient que nous avions en face : la façon dont il répond au traitement, ses antécédents, ses habitudes de vie… Il faut absolument adapter le traitement à chaque individu, puisqu’il va réagir différemment. C’est quelque chose que l’on nous explique en permanence, y compris dans les publicités pour des solutions médicamenteuses. Mais, pour le cancer, on sombre dans la mécanique absolue, tout cela pour faire des effets thérapeutiques. Nous sommes là pour soigner des gens, c’est notre travail dans les hôpitaux, alors que l’on a tenté de nous transformer en chercheurs. Il y a une espèce de compétition entre la recherche et les soins qui fait que maintenant les médecins cancérologues doivent appliquer les recommandations nationales. C’est la tumeur qui est au centre de l’affaire et non plus le patient. On rentre les données dans l’ordinateur qui nous explique dans quel effet thérapeutique cela doit être inclus. Par exemple, l’un des principaux objectifs de l’Inca (Institut national du Cancer), c’est de rentrer le plus de patients possible dans les effets thérapeutiques, au nom de l’augmentation de l’amélioration de la recherche. Cela se traduit par des réunions de concertation pluridisciplinaire et on discute du cas du patient. Mais on faisait déjà cela avant ! Nous pouvions déjà discuter avec nos collègues du type de pathologie rencontré par nos patients. Mais, comme cette réunion est obligatoire, on distribue de l’argent pour cela : comment se fait-il que les médecins des hôpitaux publics aient besoin d’argent pour se réunir entre eux ? Je préfère que l’on donne l’argent pour autre chose. Ces réunions sont en réalité des chambres d’enregistrement, puisque nous rentrons des caractéristiques dans l’ordinateur. Alors, le patient n’est pas là, le médecin traitant non plus, on décide de son sort sans lui, donc on décide du sort d’un patient objet, et pas d’un patient avec une vie affective et physique».
Or, les révélations ne s’arrêtent pas là… En effet, le point le plus scandaleux, c’est cette affaire des molécules remboursées à 100% par l’État : «À cause de ce système, on nous impose les effets thérapeutiques, mais j’avais découvert, il y a une dizaine d’années, que les effets thérapeutiques étaient quand même un bon moyen pour inonder d’argent les hôpitaux, les cliniques et certains médecins… On nous impose des molécules innovantes avant même l’autorisation de mise sur le marché, parce que c’est intéressant pour les laboratoires. Ce sont des thérapies ciblées qui apportent des améliorations incrémentales, cela veut dire un tout petit peu… Mais tout cela au prix de sommes fabuleuses dépensées par la Sécurité sociale ! En 2003, il a été décidé à l’Élysée, avec les fondateurs du Plan cancer, que les molécules dites innovantes seraient remboursées à 100% par la Sécurité sociale ! Il n’y avait même pas la direction de la Sécurité sociale lors de cette réunion à l’Élysée, elle a été mise devant le fait accompli. On est dans l’aberration la plus totale ! Ces molécules sont à des prix non négociables puisque c’est avant l’autorisation de mise sur le marché».
Nicole Delépine ne manque pas de courage car elle s’attaque à des réseaux très puissants : «J’ai voulu dénoncer le système stalinien dans lequel nous nous trouvons, il y a une pression fabuleuse des lobbys, tout le monde se tait, nous sommes dans une situation invraisemblable. Même dans son rapport 2012, la Cour des Comptes s’interroge sur le fait que l’on paie à 100% les molécules innovantes, en réalité on comprend qu’il s’agit de l’intérêt de l’industrie pharmaceutique, c’est écrit en toutes lettres dans le rapport.» En résumé, si tout le monde a évidemment conscience que le cancer est un vrai problème de santé, «notre argent ne doit pas aller dans la bureaucratie du cancer, mais dans les soins» martèle opportunément Nicole Delépine, car «c’est notre travail de soigner les gens».
«Le cancer : un fléau qui rapporte» de Nicole Delépine est publié aux Éditions Michalon.
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