France : état d’urgence
LITTÉRATURE
La France est en crise parce qu’elle a méthodiquement détruit son industrie. Un non-sens, car nos élites, patrons, chercheurs, ouvriers, sont parmi les meilleurs au monde. Dans son nouvel ouvrage, courageux, équilibré et énergique, le célèbre économiste Christian Saint-Étienne a décidé de tirer le signal d’alarme car il estime que la France est en état d’urgence : «Il y a malheureusement une accélération des échéances, parce que les performances de l’économie française sont catastrophiques. Nous récoltons les fruits amers d’une stratégie qui est mauvaise et qui a été mise en place au milieu des années 90. À cette époque, la France et ses élites se sont convaincues que nous étions entrés dans un monde post-industriel, post-travail et qu’il fallait s’organiser pour partager le travail, préparer la décroissance et se préparer à un monde totalement différent de celui que nous avions connu jusque-là. Quinze ans plus tard, on observe que ce diagnostic est totalement faux. Non seulement nous ne sommes pas sortis du monde industriel, mais nous sommes entrés dans les années 80 - avec une accélération dans les années 90 - dans la troisième révolution industrielle, qui est en fait hyper industrielle et hyper entrepreneuriale, avec une robotisation accélérée. Non seulement la France s’est violemment désindustrialisée dans les quinze dernières années mais, sur le plan de la robotisation, nous sommes très en retard sur tous les autres pays. Actuellement, la France installe chaque année deux fois moins de robots que l’Italie et quatre fois moins que l’Allemagne. Cela montre la profondeur de la crise que nous traversons».
Christian Saint-Etienne reproche finalement à la gauche, comme à la droite, de faire la même politique : «Il y a des différences à la marge mais, fondamentalement, c’est la même politique qui a suivi depuis quinze ans. Il faut bien comprendre que les 35 heures sont l’effet de cette vision qui s’installe au milieu des années 90. La réforme des 35 heures, sous le gouvernement Jospin, a été précédée par la réforme Robien de 1996 qui, elle-même, appartenait à cet état d’esprit. Au même moment, l’Allemagne, qui était confrontée à des problèmes équivalents, décide une stratégie totalement inverse en boostant la compétitivité de ses sites productifs et en prenant des mesures continues pendant une douzaine d’années. Résultat : aujourd’hui, l’Allemagne enregistre des résultats spectaculaires. Les résultats de la balance courante en 2012 de l’Allemagne, c’est 180 milliards d’euros d’excédent, alors qu’en France nous en sommes à 67 milliards d’euros de déficit ! La situation est extrêmement difficile. La part de la valeur ajoutée industrielle entre 1999 et 2011 a baissé de 30% et nous avons une situation économique extrêmement endommagée. L’INSEE vient de sortir une statistique indiquant que l’on avait fermé près de 1100 usines et, chaque fois, on s’est contenté d’un traitement social en application de cette vision post-industrielle. On n’a pas eu de traitement stratégique ou économique de ces fermetures d’usines. On aurait pu se demander collectivement ce qu’il fallait faire pour arrêter le désastre, car il y a eu plusieurs moments où l’on voit bien que les élites s’inquiètent de la situation économique. En 2004, Jean-Pierre Raffarin a commandé un rapport sur la dégradation de notre compétitivité à Christian Blanc. La réponse, ce n’est pas de travailler sur l’industrie en général, mais sur l’innovation en particulier. Donc, on va investir sur les pôles de compétitivité, avec des budgets ridicules, de l’ordre de 400 millions d’euros par an. Ensuite, on va réformer les pôles de recherche et les universités. Tout cela est positif, mais c’est minuscule par rapport à l’enjeu. Si l’on applique le taux de marge de l’industrie allemande à la France, en tenant compte de l’écart de taille entre les pays, on observe qu’il manque 120 milliards d’euros de taux de marge. Les entreprises françaises sont très peu bénéficiaires. Elles sont très endettées, elles n’investissent pas suffisamment sur le territoire français et nous avons un écart de plus en plus fort de compétitivité entre l’économie française et l’économie allemande».
L’ouvrage de Christian Saint-Etienne est inquiétant car il nous rappelle qu’une majorité de Français vivent maintenant de l’argent public : «La majorité du corps électoral est constituée de personnes qui reçoivent des prestations publiques, des salaires de fonctionnaires (donc des gens qui travaillent), mais aussi des gens qui sont dans la population active et qui ne travaillent pas. Entre l’argent public versé au titre des retraites des fonctionnaires, les salaires des fonctionnaires, plus toutes les allocations versées aux assistés, on a malheureusement le privilège d’être le seul pays dans lequel la majorité du corps électoral vit de l’argent public. C’est extrêmement malsain et c’est ce qui explique le fait que nous ayons un poids considérable de dépenses publiques : 56 points de PIB de dépenses publiques, c’est 9 points de PIB de plus que la moyenne des 16 autres pays de la zone euro ! Il suffirait de diviser par deux cet écart de dépenses publiques avec les 16 autres pays de la zone euro - non pas la dépense publique, mais l’écart - pour éliminer totalement le déficit public. On voit bien que le problème fondamental, ce n’est pas d’augmenter continuellement les impôts comme les pistes débiles envisagées pour fiscaliser les allocations familiales, alors que l’un des derniers points où la France est en forme, c’est justement son taux de natalité. Il faut tailler massivement dans les dépenses !»
Malheureusement, pour tailler dans les dépenses, il faut avoir une classe politique courageuse et Christian Saint-Etienne ne mâche pas ses mots : «Face à la gauche, la nullité actuelle de la droite est sidérale et c’est l’ensemble de la classe politique et médiatique qui participe à cette faillite mentale. C’est à ce moment-là que les Français doivent devenir de plus en plus exigeants. J’ai des conversations franches avec certains hommes politiques, ils savent qu’il faudrait faire des choses différentes. Or, l’un d’entre eux a eu cette phrase terrible : «Nous le ferons quand les Français le demanderont» alors que l’on pourrait penser que la responsabilité des politiques c’est de faire les choses quand ils pensent que c’est nécessaire ! Le plus vraisemblable, c’est qu’il y aura une rupture significative dans les 18 mois qui viennent, malheureusement…»
Ceux qui auront lu le livre, ne seront évidemment pas surpris par la rupture…
France : état d’urgence» de Christian Saint-Etienne est publié chez Odile Jacob.
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