Ils ont acheté la presse... L’enquête choc de Benjamin Dormann.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le livre dérange. Il est boycotté par les médias, mais cela ne l’empêche pas de figurer en tête des ventes. Benjamin Dormann a été journaliste dans la presse financière, trésorier d’un parti politique divers gauche et candidat à des élections européennes et législatives. Diplômé d’un MBA en finance de l’université de Chicago, il est depuis quatorze ans associé d’un cabinet de consultants indépendants, spécialisé en gestion de risques et en crédit aux entreprises, et executive chairman d’une structure internationale active dans trente pays.

Cet ancien journaliste, qui continue de suivre le secteur de la presse sur le plan capitalistique, ne cache pas son indignation face à la désinformation croissante. Mais il dénonce aussi les aides à la presse, une presse sous perfusion : «Cela fait des années que le diagnostic est mauvais et l’on continue sur la même voie. Je suis assez inquiet des prochaines lois qui sont en préparation par le gouvernement actuel, car elles ne font qu’amplifier les erreurs commises par le gouvernement précédent. On est en train de dire qu’il y a trop d’aides à la presse, on oublie simplement les chiffres, car on sous-estime très largement les aides, parce qu’il y a de multiples aides indirectes qui ne sont pas comptabilisées. Certaines personnes ont visiblement du mal à compter dans notre administration et je livre dans mon livre tous les détails. On est en train de dire que l’on va recentrer les aides vers ceux qui en ont besoin… Je suis absolument d’accord pour dire que la presse qui publie les programmes de télévision n’a pas besoin d’être subventionnée. Maintenant, si c’est pour entendre que cela va permettre d’en donner plus à ceux qui souffrent, ce n’est pas parce qu’on va leur en donner plus, qu’ils souffriront moins. Cela fait des années qu’on leur en donne toujours plus et qu’ils souffrent toujours plus ! Il y a un moment où il va falloir s’attaquer au vrai diagnostic, en se posant la vraie question : pourquoi ce qu’ils écrivent n’intéresse-t-il pas les lecteurs ?»

Le résumé de son enquête peut se faire très brièvement : la presse nationale d’opinion est détenue par des gens qui ont beaucoup d’argent, en général des bobos, qui n’ont rien à faire des discours de bonne morale qu’ils publient, parce qu’ils se comportent exactement d’une manière inverse… Enfin, ils paient des journalistes qui passent leur temps à cultiver leurs réseaux et à se coopter, sans se préoccuper du contenu ! Commentaire de l’auteur : «Tout cela est malheureusement très vrai. Malheureusement, quand on livre ce diagnostic, on nous répond : «Vous voulez faire monter Le Pen». Ce n’est pas le sujet. Il faudrait plutôt se dire que c’est ce type de comportement qui a fait monter le vote lepéniste en France et les journalistes doivent réaliser qu’ils ont une part de responsabilité dans ce qu’ils dénoncent. On a une partie de la presse qui a été assez vigilante sur les réseaux, les copinages ou les amitiés à l’époque du président Sarkozy. Tous ces gens avaient des principes très fermes, mais tout cela vole en éclats parce qu’une partie de cette presse est d’abord militante et sympathisante avant d’être indépendante. Tous ces gens avaient des tas de principes, en disant que Lagardère ou Bouygues ne devaient pas avoir trop de groupes de presse, mais quand le journal Le Monde est racheté par quelqu’un dont on nous dit qu’il est banquier, en oubliant de préciser qu’il était le directeur adjoint de Laurent Fabius, et par Pierre Bergé… alors là, on trouve que c’est de l’indépendance ! Indépendamment de la qualité des personnes, je trouve que cette situation n’est pas saine».

Il dénonce aussi la presse parisienne, qui défend toujours des valeurs morales et éthiques à longueur de colonnes, mais qui ne se les applique jamais… Ainsi, «vous avez beaucoup de gens qui vous affichent des grands principes et qui n’ont pas de contradicteurs. Ils sont en cercle fermé, ils sont entre ceux qui pensent la même chose… On vous répond que le respect, c’est de ne pas étaler la vie privée, de ne pas se mêler de ce qui nous regarde pas, et puis, juridiquement, tant que quelqu’un n’est pas condamné, il est innocent… Ce sont les mêmes qui vous expliquent pourquoi ils n’ont jamais rien dit sur DSK et qui titraient sur les soirées chaudes de Silvio Berlusconi, qui n’était pas plus condamné… La seule différence, c’est qu’ils détestent Berlusconi ! Donc, ils n’ont aucun problème pour dire que c’est lamentable de voir Berlusconi avec des jeunes ou des call-girls, mais ils trouvent tout-à-fait normal de ne pas dire un mot lorsque cela concerne Dominique Strauss-Kahn ! Ce qui m’intéresse, c’est la schizophrénie de ces gens qui prétendent avoir des principes et qui ne voient pas à quel point ils sont incapables de les appliquer, parce qu’ils sont partisans, politisés et parce qu’ils ne savent plus faire leur métier. Et puis, il y en a qui n’ont plus envie de prendre des risques car dire la vérité, cela peut coûter cher. Il y a des journalistes qui ne sont pas toujours d’accord avec ce qui s’écrit dans leur support, mais avec le niveau de chômage actuel dans cette profession, il n’est pas toujours facile d’être courageux…»

Il consacre aussi tout un chapitre à ces gens qui viennent, la main sur le cœur, parler de la démocratie et des valeurs de la République... La déontologie, on l’affiche mais on ne l’applique pas dans les rédactions : «Le mot indépendance est un mot très séduisant, mais c’est un mot très exigeant. La plupart en voudraient les avantages, sans les inconvénients… Tout le monde se dit indépendant, à gauche comme à droite, malheureusement c’est compliqué et coûteux d’être indépendant. Je cite un exemple dans mon livre : au moment de la reprise du journal Le Monde, il y avait deux offres d’achat en liste finale, les repreneurs actuels et le groupe autour de Claude Perdriel, le patron du Nouvel Obs. Dans les deux documents, qui font des dizaines de pages, il y en a un qui est arrivé à ne pas employer une seule fois le mot lecteur ou abonné, l’autre l’a utilisé trois fois… Pendant ce temps, il y avait une bonne vingtaine de fois le mot indépendance, éthique, charte déontologique… Tout cela est bien gentil, on est là pour admirer sa vertu personnelle et on oublie de penser aux lecteurs…»

Pourtant, l’auteur continue de croire en l’avenir de la presse : «Le vrai sujet, ce n’est pas de savoir si l’on diffuse sur Internet ou par papier… Le vrai sujet, c’est le contenu ! Est-ce intéressant ? Est-ce nouveau ? Est-ce fiable ? Il y en a qui font du «copier-coller» de l’AFP toute la journée et qui s’étonnent que les gratuits aient plus de succès qu’eux... Les gens sont prêts à payer quand ils en ont pour leur argent. Il faut d’abord avoir un contenu de qualité, intéressant et fiable.»

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