Conversation avec Jean d’Ormesson.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Cette chronique est le fruit d’un merveilleux hasard, celui d’une rencontre avec Jean d’Ormesson qui se promenait dimanche matin à La Baule… L’académicien a répondu aux questions de Yannick Urrien, sous un soleil magnifique, pour évoquer l’événement théâtral de cette fin d’année : La Conversation. 

Cette pièce, tirée du livre du même nom, se joue au Théâtre Hébertot jusqu’à la fin de l’année. La Conversation, c’est l’histoire de France revisitée par Jean d’Ormesson : «C’est une conversation totalement imaginée, mais qui reprend en une heure l’essentiel, je crois, des réflexions de Bonaparte, qui a fait le coup d’État de Brumaire… Un général corse, républicain, de gauche, qui a donc juré haine à la royauté. Il a même des amis comme Bernadotte qui se sont fait tatouer sur la poitrine les mots : «Mort au Roi». Et Bernadotte deviendra lui-même, comme vous le savez, roi de Suède. Mais que se passe-t-il dans la tête de Bonaparte ? Comment lui vient cette idée très étrange de devenir Empereur ? C’est ce long cheminement qui se poursuit dans les années 1800, 1801, 1802, que je place en une heure, dans une soirée aux Tuileries, entre Bernadotte et Cambacérès, et, dans ses réflexions, il essaie de convaincre Cambacérès, qui est régicide, républicain et homosexuel, qu’il faut revenir à la monarchie».

Cet ouvrage de Jean d’Ormesson connaît un grand succès. La salle est pleine chaque soir : les Français retrouveraient-ils le goût de l’histoire, alors que celle-ci disparaît des manuels scolaires ? Pour Jean d’Ormesson, «c’est peut-être ce retrait qui fait que les gens ont besoin de se replonger de temps en temps dans l’histoire de France. C’est ce qui explique, je pense, le succès du livre excellent de Jean-Marie Rouart sur Napoléon, c’est ce qui explique le succès de La Conversation, qui d’ailleurs m’a surpris moi-même ! Quand j’avais écrit ce dialogue, je ne connaissais pas bien le monde du théâtre. Je ne l’ai pas envoyé à un théâtre, mais je l’ai fait publier par ma fille. À ma surprise, cela a été en effet un très grand succès. Une fois que le livre a été publié, je l’ai envoyé à la Comédie Française, au théâtre Montparnasse et au théâtre Hébertot. C’est le théâtre Hébertot qui m’a proposé de monter cette pièce avec deux acteurs très jeunes, qui sont merveilleux : Maxime d’Aboville, dans le rôle de Bonaparte, et Alain Pochet, dans le rôle de Cambacérès».

Derrière ce regain d’intérêt pour leur histoire, les Français seraient-ils surtout nostalgiques de la France d’hier ? Jean d’Ormesson est catégorique : «Les Français ont en effet cette nostalgie. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui en France ? On pourrait dire que le grand problème est un manque d’espérance, c’est l’espérance qui fait défaut. Vous savez que pendant des siècles - on pourrait presque dire des millénaires - on savait que demain serait comme aujourd’hui. Et puis sont arrivés la Renaissance, les Lumières, surtout le XIXème siècle... Et le XIXème siècle, c’est l’époque où l’on pense que demain sera mieux qu’aujourd’hui. Le marxisme traduit cela très bien, à travers les lendemains qui chantent. Le mot favori de Hugo, c’est l’avenir est brillant… Aujourd’hui, il me semble que la mélancolie des Français - on a beaucoup parlé du chagrin des Belges, il y a aussi un chagrin des Français - ce chagrin, pour dire les choses d’un mot, c’est la crainte que nos enfants ne vivent moins bien que nous. Il est sûr que les enfants chinois vivront mieux que les Chinois d’aujourd’hui, que les enfants des Indiens ou des Brésiliens vivront mieux que les Indiens ou les Brésiliens d’aujourd’hui, mais les Français, comme les Européens, craignent le lendemain».

Pourtant, pourquoi redouter demain, puisque le présent a toujours été meilleur que le passé ? Un optimisme partagé par l’immortel : «Les choses vont quand même beaucoup mieux. Les gens sont quand même moins malheureux, nous vivons beaucoup plus vieux. Je peux vous dire qu’il y a cent ans je serais mort à mon âge ! La médecine fait que l’on vit mieux, la science fait quand même des progrès énormes, il n’y a aucune raison à cette désolation. Je suis de ceux qui croient qu’il y a véritablement un progrès de l’humanité, au moins un progrès technique, mais ce progrès technique ne suffit pas à remplir toutes les espérances des gens. On dirait que le progrès entraîne avec lui, à la fois des réalisations merveilleuses et, en même temps, de nouvelles inquiétudes, de nouvelles interrogations. Il y a une espèce de dialectique du progrès et du mécontentement, c’est vraiment frappant à notre époque».

Jean d’Ormesson conclut cette rencontre par quelques confidences. Quel est son secret, celui de sa bonne humeur permanente ? Réponse : «J’essaie de prendre le bon côté des choses. Mon mot d’ordre, c’est un plaisir qui demande un peu d’effort. Je pense que naturellement la vie est triste, entre les gens qui perdent leur travail et ceux qui ont des cancers, et malgré cela la vie est belle. La vie est une vallée de larmes, c’est vrai, mais c’est aussi une vallée de roses».

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